A trois heures du match entre Zurich et Bâle, les environs du stade sont encore déserts, jonchés de feuilles mortes et bercés par une brise légère. C'est un après-midi d'automne un peu blême, un dimanche sans histoire.

Les incidents éclatent à deux heures du coup d'envoi. D'une rue adjacente, soudain, monte une rumeur sourde, accompagnée de pétards et de bruits de verres brisés. Le comité d'accueil est en place: deux haies de la brigade antiémeute, des fusils à pompe, des matraques, deux camions surmontés de lances à incendie barrent l'accès au Letzigrund, dont les abords sont déjà bondés. «Achtung, es kommt», hurle un gradé. Sans doute la bonne éducation survit-elle aux situations les plus extrêmes car, avant d'intégrer les rangs, l'homme prend soin de jeter sa bouteille d'eau en plastique dans une poubelle. Quelques secondes plus tard, c'est un déluge de barres de fer, de fumigènes et de morceaux de verre qui s'abat sur lui et ses troupes.

La horde jaillit à pleine vitesse, dans un grondement bestial. Cagoules, capuchons, crânes rasés. Blousons noirs ou kaki. Des petites frappes, des garçons ivres, d'autres shootés, quelques filles éparses; cinq cents en tout, qui houspillent et assaillent au nom du FC Bâle.

Freinée par les balles en caoutchouc, l'expédition punitive s'éparpille dans les immeubles alentours, dans les jardins et les arrière-cours, en cassant ce qui lui tombe sous la main. Les lances à incendie les prennent en chasse. Au milieu de la cohue, deux garçons trouvent refuge derrière une vieille camionnette. L'un, les yeux éclatés, un sourire sardonique, la vingtaine tout au plus, tente rageusement de briser le cadenas d'un VTT, qu'il ambitionne de lancer sur la police. L'autre ne bouge pas. Il porte un blouson et un pantalon noirs, sa panoplie de hooligan ne laisse apparaître qu'un regard juvénile et, dirait-on, apeuré. Les vociférations augmentent. Les tirs approchent. «Scheisse», s'enhardit le jeune garçon. «Quel âge as-tu?» «Pourquoi?» «Quatorze ans?» «Pas loin…»

Disloquée, la meute enragée revient au stade avec la foule, dans une posture civilisée. Des supporters l'y attendent avec force six packs de bière. On boit, on roule des joints, on rote; on évoque ses souvenirs de castagne dans une sorte de kermesse étrange. Devant le bloc réservé aux fans bâlois, le jeune garçon au blouson noir est isolé, une canette à la main, le visage découvert. Quatorze ans. Maximum.

Les joueurs ne sont pas changés que, déjà, ils savent. Lucien Favre, entraîneur du FC Zurich, soupire doucement: «Il y a eu des bagarres juste à côté. Ici, chaque fois que nous recevons Bâle ou Grasshopper, c'est la même histoire. De la folie.» Pour l'occasion, les hooligans zurichois avaient recruté parmi leurs homologues hockeyeurs des ZSC Lions, dont le noyau dur est l'un des plus belliqueux du pays. Ce prosélytisme, ensuite, s'est étendu aux supporters de l'EV Zoug mais, selon un témoignage cité par le Tages Anzeiger, sans grand succès.

La grande bataille contre le FC Bâle a surtout engendré une alliance impie, un pacte secret entre les «ultras» du FC Zurich et ceux de Grasshopper, l'ennemi héréditaire – en langage policier: les FCZler et les GCler. Que deux religions aussi asymétriques aient pu s'allier démontre que les violences du Letzigrund, comme beaucoup d'autres dans le football, sont d'abord des bastons récréatives et un exutoire, bien avant d'être l'expression d'un attachement à une idéologie sportive.

Le mode opératoire varie peu: les différents groupuscules – fans clubs, casseurs, groupes d'extrême droite – coordonnent leurs actions par Internet, puis, sur place, par téléphone portable. Au Letzigrund, à quelques minutes du coup d'envoi, les Bâlois n'ont pas hésité à déployer une longue banderole de confection artisanale, dont le message disait: «Avec nous sur le Net, avec nous au stade», avant d'indiquer l'adresse d'un site enregistré en Allemagne, sobrement libellé «Boys Zürich», et accessible après inscription uniquement…

Comme elle l'avait promis, la police zurichoise a déployé un dispositif rare, comparable à celui du World Economic Forum. Tous les trains en provenance de Bâle ont été arrêtés à la gare marchande d'Altsttäten, d'où la meute a sonné la charge sous haute surveillance. Au stade, les responsables de la sécurité ont réduit la capacité à 19 200 spectateurs, chiffre aisément atteint. Rien à signaler pendant le match. Juste des fumigènes et quelques excités suspendus au grillage, dont la sereine rustrerie suggère que si l'homme descend du singe, certains, apparemment, y remontent.

L'expulsion du Bâlois Scott Chiperfield pour une voie de fait (88e) a donné aux ultras une bonne raison d'en découdre. Cela étant, en avaient-ils vraiment besoin? Sur le chemin du retour, les festivités ont repris. Bagarres, jets de projectiles, vitrines et voitures cassées, arrestations, ambulances. Zurichois et Bâlois se sont quittés dos à dos (0-0). Mais ils se retrouveront.