Il y a foule, ce vendredi après-midi, dans les rues piétonnes de Champéry. Une petite scène a été installée pour célébrer l’arrivée de la flamme dans la station qui accueillera dès la semaine prochaine les épreuves de curling des Jeux olympiques de la jeunesse. Plus que quelques jours avant Lausanne 2020, ses 1880 athlètes de moins de 18 ans, ses compétitions réparties entre la ville-hôte, les Alpes vaudoises et valaisannes, le Jura suisse et français.

Virginie Faivre a vu le projet grandir depuis ses prémices. Elle fut en 2013 l’une des premières ambassadrices de la candidature, alors qu’elle menait de front sa propre carrière professionnelle en ski freestyle. Puis elle s’est engagée plus formellement, jusqu’à prendre la tête du comité d’organisation après le tragique décès de son président Patrick Baumann. Une femme jeune (37 ans) pour incarner un événement appelé à dépoussiérer l’olympisme: cela faisait sens. Restait à relever le défi.

A quelques jours de la cérémonie d’ouverture, il reste quelques détails à régler et les journées sont chargées. Mais la Vaudoise dégage une certaine sérénité quant au succès de l’opération. Surtout parce qu’à faire voyager la flamme olympique dans le pays, elle a vu l’enthousiasme s’emparer de la population.

Le Temps: Que représente pour vous cette flamme olympique?

Virginie Faivre: A mes yeux, c’est le plus important symbole des Jeux olympiques. Avant les médailles et les anneaux. Elle représente la paix et elle est universelle, tout le monde l’identifie. L’aventure Lausanne 2020 a pris une dimension concrète dès que nous sommes allés chercher la flamme à Athènes, un moment très fort. Nous l’avons alors fait voyager dans le canton de Vaud, puis en Suisse romande, et enfin en Suisse alémanique. Et nous avons vu la population s’approprier ces Jeux olympiques de la jeunesse. Il aura suffi que les gens voient la flamme.

Vous avez ressenti un réel engouement?

Clairement. Au stade de la candidature, nous disions que l’idée était de ramener la flamme en Suisse, au propre comme au figuré. Et aujourd’hui, avec ce «Torch Tour», nous avons l’occasion de beaucoup parler des valeurs de l’olympisme, du sport, notamment avec des jeunes, et l’enthousiasme est magnifique. Tout devient concret.

Je n’aurais jamais de médaille olympique, mais aller aux Jeux, les vivre, c’était exceptionnel en soi

Virginie Faivre

Vous avez connu beaucoup de succès en ski freestyle, mais pas aux Jeux olympiques où vous n’avez participé qu’à une édition pour terminer au pied du podium en half-pipe. C’est la frustration de votre carrière sportive?

Il y aurait peut-être de quoi, mais non. En fait, cela fait partie de mes meilleurs souvenirs. Petite, je me levais la nuit pour regarder les compétitions olympiques lorsqu’elles se déroulaient à l’autre bout du monde. Je pouvais pleurer devant ma télé en même temps que l’athlète qui recevait sa médaille. J’ai toujours eu ce lien émotionnel avec le sport. Alors quand je suis arrivée à Sotchi en 2014, j’ai vu la flamme, je suis restée bêtement à admirer ce feu et tout ce qui a suivi fut une aventure incroyable. Les rencontres d’athlètes d’autres sports, la vie au village, le fait que pendant deux semaines le monde tourne autour d’un événement dont vous êtes au cœur… Rien que d’en reparler, l’émotion revient.

Dans un tel contexte, les résultats passent au deuxième plan?

Coubertin affirmait que l’important, c’est de participer. Aucun athlète ne vous le dira au moment de sa compétition. Mais en fait, cette phrase a pris tout son sens pour moi. Je n’aurais jamais de médaille olympique, mais aller aux Jeux, les vivre, c’était exceptionnel en soi. J’aurais peut-être des regrets si je n’avais pas fait tout mon possible le jour J. Mais ce n’est pas le cas. J’ai donné tout ce que j’avais.

A quel point le projet Lausanne 2020 fait-il écho à votre propre expérience olympique?

Les deux sont intimement liés. Les Jeux ne sont pas qu’une compétition sportive, ils sont vecteurs de magnifiques projets de développement, d’inclusion. Ils veulent établir un monde meilleur à travers le sport. Cela peut paraître utopique, mais cette idée continue de me faire vibrer. Quand on m’a contactée pour participer à la candidature lausannoise, j’étais au beau milieu de ma carrière sportive, ce n’était peut-être pas le timing parfait pour m’engager, mais je n’ai pas hésité car, en tant qu’athlète, j’aurais rêvé de vivre des Jeux olympiques en Suisse.

Mais certains n’en veulent pas. Le Valais a rejeté le projet Sion 2026, les Grisons avaient aussi dit non au retour des JO à Saint-Moritz. Les JOJ sont-ils à leur place dans un pays qui rejette les vrais Jeux?

Je ne veux pas prendre position par rapport à ces refus qui ont leur histoire propre. Je tiens toutefois à rappeler que les Jeux olympiques de la jeunesse portent un autre sens. Bien sûr qu’ils seront synonymes de belles compétitions, avec des athlètes certes jeunes mais dont certains sont déjà champions du monde élite de leur discipline. Mais il y a plus que ça. Pour les jeunes qui y participeront, ce sera une étape clé de leur vie future. Et ça ne concerne pas que les athlètes, à qui l’on va donner des outils pour bien gérer la suite de leur carrière. Il y a les étudiants qui ont travaillé sur l’identité visuelle, sur la mascotte, sur l’hymne des Jeux. Et les nombreux élèves qui vont venir assister aux épreuves et qui repartiront avec l’envie, eux aussi, de faire du sport. Ce sont vraiment des Jeux pour, par et avec les jeunes, à travers lesquels on veut donner l’image d’une Suisse souriante, innovante et sportive.

Les Jeux olympiques de la jeunesse, eux, ont une fonction de laboratoire. On peut y essayer des choses

Virginie Faivre

Les questions d’héritage sont essentielles, aujourd’hui, dans les débats qui entourent les Jeux olympiques.

Et c’est une bonne chose. On ne veut plus de Jeux juste pour les Jeux. Dans le cadre de Lausanne 2020, rien n’a été construit ou rénové strictement pour l’événement: il a fonctionné comme un accélérateur de projets à large échelle. Il y a énormément d’exemples. La nouvelle télécabine aux Diablerets? C’était une idée existante, qui a été concrétisée dans le cadre des JOJ mais qui permettra ensuite à la station de développer son tourisme quatre saisons. Leysin profite des Jeux pour redevenir la place forte du freestyle en Suisse romande. Plutôt que de construire un nouveau tremplin de saut à skis, nous avons participé à la rénovation d’une infrastructure existante en France voisine dont pourront profiter les athlètes suisses pendant des années.

Lire un portrait de Virginie Faivre: Femme olympique

Lausanne 2020 s’articule autour de la nouveauté. Le mouvement olympique a besoin d’un peu d’air?

Oui, mais c’est un travail de fond que le CIO a déjà entrepris avec l’agenda 2020. On ne s’en rend pas encore compte car le processus d’attribution des Jeux est long, et le public ne prendra conscience du renouvellement qu’avec les prochaines éditions, façonnées dans le cadre de cette feuille de route. Les Jeux olympiques de la jeunesse, eux, ont une fonction de laboratoire. On peut y essayer des choses. Les fédérations internationales l’ont bien compris puisqu’elles vont tester de nouveaux formats dans ce cadre-là. Et si cela marche, le processus peut continuer. Ces JOJ ont une grande valeur de ce point de vue.

Le ski-alpinisme va flirter avec le monde de l’olympisme au risque de devoir abandonner une partie de son identité, de se faire moins baroudeur pour rentrer dans le cadre. C’est positif?

Je viens d’un sport, le ski freestyle, qui est né d’une frustration. A une certaine époque, certains athlètes du ski de bosses avaient envie de tenter de nouvelles figures, de faire des sauts périlleux. Mais le règlement stipulait qu’on ne pouvait pas mettre la tête en bas. Cette interdiction les a poussés à sortir du cadre, à expérimenter, et ils ont créé le freestyle tel qu’on le connaît aujourd’hui. Or, le CIO a vu que ça marchait et il a fallu se débrouiller pour réintégrer cette discipline au programme. L’idée, c’est qu’aujourd’hui les sports puissent évoluer dans le cadre du mouvement olympique, sans avoir à s’en extraire. C’est positif pour tout le monde, car l’olympisme amène une visibilité sans égale.

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Avec le recul, diriez-vous que c’était une bonne chose pour le freestyle de devenir olympique?

Clairement. Cela a permis de développer l’aspect compétition, jugé, et les athlètes qui étaient orientés sur cette pratique en ont profité à bloc. Quant à ceux qui préfèrent se concentrer sur l’image, via le tournage de films ou la promotion de marques, cela n’a rien changé pour eux. L’olympisme a permis une belle diversification de la discipline.

Le thème du réchauffement climatique s’est imposé dans l’espace public au point que les athlètes qui se déplacent beaucoup pour leurs compétitions semblent contraints de se justifier. Qu’en pensez-vous?

Le sport d’élite a un impact écologique, c’est indéniable. Dès le début du projet des Jeux olympiques de la jeunesse, l’idée a été de le réduire au maximum. En utilisant des infrastructures existantes, en poussant à l’utilisation des transports publics, etc. A titre personnel, je pense qu’il y a encore des efforts à faire, notamment au niveau des calendriers dans les différents sports, pour limiter les allers-retours en avion, ce genre de choses. Mais j’ai l’impression d’une réelle prise de conscience à l’heure actuelle, et je vois que les jeunes ont envie de bien faire. Le sport est loin d’être parfait. Mais il essaie de s’améliorer.

Etes-vous inquiète pour l’avenir des sports d’hiver?

Quand j’ai commencé le ski, l’été, on s’entraînait sur le glacier du Mont-Fort. Puis il a fermé. Alors nous sommes allés sur celui des Diablerets. Qui a à son tour fermé en été. Nous sommes partis à Saas-Fee et Zermatt. Aujourd’hui, ces glaciers souffrent à leur tour. Tous les athlètes le voient. Il neige de plus en plus haut. Les saisons sont de plus en plus courtes. Ce thème touche tous les skieurs, car si la neige disparaît, notre sport disparaît avec.

Mais il reste important d’investir dans les sports d’hiver selon vous?

Oui, mais en réalisant des choses qui peuvent être valorisées l’été aussi. J’ai le sentiment que le tourisme quatre saisons va prendre une grande importance. L’été, il fait de plus en plus chaud en plaine. On recherchera la fraîcheur de la montagne.

Qu’est-ce que le sport d’élite vous a apporté, à part des médailles?

Il m’a appris à vivre. A persévérer dans ce que j’entreprends, à gagner, à perdre, à collaborer car le travail d’équipe est très important même dans les sports individuels. Grâce au sport, on apprend beaucoup de choses, à peu près tout ce que la vie nous réserve, et de manière brutale. On ne peut en ressortir que grandi.

Aura-t-il été facile pour une femme de moins de 40 ans de s’imposer dans le monde de la diplomatie sportive?

J’ai moins ressenti le poids du genre que celui de l’âge. Il m’a fallu apprendre vite. Mais je dois dire que j’ai été très bien accueillie, tant au sein du comité d’organisation de Lausanne 2020 que par les partenaires et les responsables du CIO. C’est un peu un cliché, mais le sport est une grande famille, où l’on trouve beaucoup d’anciens athlètes à des postes à responsabilité. Cela m’a facilité la vie car nous parlons le même langage. Mais je n’ai pas eu beaucoup de temps pour devenir opérationnelle, et tous les jours n’ont pas été faciles.

Vous voyez-vous poursuivre votre carrière dans ce milieu?

Pour l’instant, livrer ces Jeux olympiques de la jeunesse me prend toute mon énergie et je veux vivre le temps présent car d’ici un peu plus de deux semaines, l’aventure sera terminée. Ce qui est sûr, c’est que je veux rester dans le monde du sport. M’y impliquer auprès des jeunes me fait vibrer. J’ai compris que pour m’épanouir je devais travailler avec ce qui résonne fort en moi, au plus près de mes passions.

Que ferez-vous le 23 janvier, une fois les JOJ terminés?

La grasse matinée? (Rires) Ce ne sera peut-être pas le 23 janvier, mais je vais prendre des vacances. Faire du ski, si les conditions le permettent. Cela fait plusieurs années que je n’en ai plus vraiment eu l’occasion et voir tous ces jeunes se bagarrer pour des médailles va me donner envie de prendre quelques jours pour m’y remettre.


Questionnaire de Proust

Si le sport n’existait pas, qu’auriez-vous fait de votre vie?
Il y a beaucoup de choses qui me plaisent: l’art, l’architecture, les voyages. J’aurais sans doute choisi un autre métier-passion.

La première chose que vous faites le matin?
Je n’ai pas vraiment de rituel. Je bois un verre d’eau.

Et le soir?
Je règle mon réveil.

Vous ne pourriez vivre sans manger…
Du fromage.

Une chanson pour fêter une médaille?
«Start Now», l’hymne des Jeux olympiques de la jeunesse. J’aime surtout le hip-hop et il y a un petit couplet de rap en romanche, alors ça me va.

Une femme qui vous a inspirée?
La skieuse freestyle Sarah Burke. Je l’ai admirée, puis elle est devenue une de mes meilleures amies, elle s’est battue pour notre sport et elle est tragiquement décédée dans un half-pipe…

Et un homme?
Mon papa. Je suis très proche de ma famille en général, mais je suis un peu… la fille à papa (rires).

Un livre pour partir en vacances?
J’aime bien les romans policiers. Les thrillers psychologiques. Ceux de Laurent Gounelle par exemple.

Si vous aviez un super-pouvoir?
La téléportation. Pour arriver plus vite en haut des montagnes.

Si vous étiez un animal?
Un chien. J’adore les chiens.

Si vous n’habitiez pas en Suisse?
Au Canada! Pour les paysages, les habitants, les montagnes.


Profil

1982 Naissance à Lausanne.

2002 Découvre le ski freestyle.

2009 Premier titre de championne du monde de half-pipe; deux autres suivront.

2016 Met un terme à sa carrière de sportive d’élite.

2019 Devient présidente de Lausanne 2020.

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