Chez elle, l'appétit est venu en mangeant. Chez elle, le Vendée Globe n'est pas un rêve d'enfant. De son Angleterre natale, Samantha Davies, bercée par la mer, nourrissait plutôt un désir de tour du monde en équipage, de Whitbread plus précisément. C'est de sa Bretagne d'adoption qu'elle a élargi son horizon. Qu'elle a ciselé cette vocation de solitaire et acquis suffisamment d'expérience pour envisager ce tête à tête de trois mois avec un monocoque de 60 pieds.

Samantha Davies est pragmatique: «Je ne m'imagine pas faire quelque chose si je ne me suis pas donné les moyens de bien le faire. J'ai besoin de me préparer et de me sentir prête. C'est alors que je commence à rêver.» Il y a quatre ans, elle n'aurait donc pas imaginé être au départ. Mais lorsque Roxy, voyant en elle l'égérie idéale pour véhiculer son image, lui a proposé de reprendre le monocoque de 60 pieds aux couleurs de la marque pour participer au Vendée Globe, elle a saisi l'opportunité.

Samantha Davies, 34 ans, est l'une des deux femmes de cette sixième édition. Avec elle, on est loin du cliché de la navigatrice reniant sa féminité. Au contraire, cette jeune femme accorte la revendique. Elle aime le bleu ciel et le rose, assume le fait d'être l'une des filles les plus girly» et concède une certaine coquetterie. «En mer, même si on ne subit pas le regard des autres, j'essaie de prendre soin de moi. Ce n'est pas facile de trouver le temps, mais je m'efforce de me laver les cheveux, de rester pimpante. Ça me donne la pêche. Je me protège le visage et les mains avec de la crème. Un jour, je suis revenue brûlée d'une course, les yeux bouffis. Plus jamais!»

Cette fraîcheur n'est pas que physique. Elle émane aussi de sa personnalité. Samantha Davies fait partie de ceux que le Vendée Globe révèle. Avec elle, ce sont des bouffées de gaieté qui arrivent du large. Au bout du téléphone satellite, sa voix, teintée d'un léger accent anglais - lorsqu'on lui demande, elle préfère s'exprimer en français - est pleine d'enthousiasme. «Je m'éclate sur l'eau. Plus ça va et plus je me rends compte que c'est vraiment un plaisir de naviguer. Le début de course a été superdur. Ça a été un choc pour moi d'apprendre les problèmes des autres, les retours à terre, les abandons. J'étais triste pour eux. Une participation au Vendée Globe est quelque chose de tellement important... C'est terrible de voir le projet s'effondrer comme ça. J'apprécie d'autant plus le fait d'être là. Pour l'instant, tout va bien. Si j'ai des problèmes, ce sera à cause du froid et de la peur des glaces. Maintenant, je glisse sous gennaker et il fait encore bon. J'ai vu des albatros.» Prémices du Grand Sud. Elle poursuit: «Aujourd'hui (lundi), j'ai fait cinq fois le tour du bateau pour vérifier que tout est bien en place avant le Grand Sud. Je sens aussi que je commence à naviguer plus prudemment.»

Elle avoue être fière de sa course. Elle peut. Elle se maintient dans le peloton malgré une monture qui n'a pas sa fraîcheur. Elle apprécie cette régate au contact. «C'est génial que tout le monde soit si proche les uns des autres. Cela met la pression et nous oblige à aller vite. Même si les conditions de près (vent de face) de ces derniers jours ne conviennent pas à Roxy.» Au près, son voilier - le bateau vainqueur des deux dernières éditions - souffre de la concurrence de ceux de la dernière génération, plus véloces.

La solitude, elle disait ne pas la craindre. Avouant aspirer à cette intimité avec un voilier. «Je ne suis pas asociale, mais j'aime être seule en mer.» Après trois semaines, elle ne lui pèse pas davantage. «Je la gère bien. Je suis contente et je réalise que j'aime vraiment ce tête à tête avec mon bateau. Le contact humain ne ne manque pas.» Elle relativise cependant cette solitude. «Nous sommes vingt-cinq sur l'eau. Tu sens la présence des autres même si tu ne les vois pas. Et puis, j'ai des contacts réguliers avec ma famille et mes amis.» Et avec Romain, le petit ami? «Oui, aussi. On s'envoie des courriels tous les jours, mais on ne s'appelle qu'une fois par semaine. Le dimanche. J'aime l'idée de l'attente jusqu'au dimanche. Je compte les jours. C'est excitant. Mais peut-être que dans le Sud, quand il fera froid, je l'appellerai plus souvent.» Avant de partir, elle avouait être «phonephobic» et aimer l'idée de ne parler que si ça lui chante, de pouvoir prétexter une manœuvre pour échapper à une conversation.

Samantha Davies n'échappe pas, en revanche, à la comparaison avec Ellen McArthur. Ça ne la dérange pas. Avant le départ, elle insistait sur une différence fondamentale. Son goût pour la régate quand McArthur préfère les records, la course contre la montre plutôt que la course contre les autres. Lundi au téléphone, le discours n'est plus tout à fait le même: «J'aime toujours la régate, mais je commence à mieux comprendre Ellen. Ce n'est pas mal quand les autres ne sont pas trop près. Quand tu navigues à vue d'un adversaire, tu t'emballes et te forces à aller plus vite que ton sens marin. Dans le Grand Sud, ce serait dangereux de trop forcer.»

A l'orée des quarantièmes rugissants, elle sent qu'elle ne veut pas prendre de risques. La première fois qu'elle flirta avec ces mers hostiles, c'était lors d'une tentative de Trophée Jules-Verne avec sa compatriote Tracy Edwards. «C'était il y a dix ans, j'étais une gamine qui sortait tout juste de l'université. Je regardais cela avec des yeux ahuris. Et je garde du Grand Sud des souvenirs qui ressemblent à des rêves. Comme s'ils n'étaient pas réels. J'y retourne avec plus d'expérience. Je n'appréhende pas, sinon je n'irais pas. Mais, par moments, j'aurai peur.»

Elle pensera alors à ses géniteurs. A ce père et cette mère qui lui ont fait aimer la mer, qui lui ont appris à tout faire. «Avec eux à bord, je n'avais jamais peur.»