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Le ministre des Sports russe Vitaly Mutko.
© Ivan Sekretarev

Portrait

Vitali Mutko, le ministre des sports russe coincé entre la faucille, le marteau et l’enclume

Pressé par le Kremlin d’obtenir des résultats sportifs aussi prestigieux qu’à l’ère soviétique, Vitali Mutko est englué dans un système archaïque où le dopage est souvent le seul moyen de faire carrière dans le sport

La pression s’accumule de tous les côtés sur les épaules de Vitali Mutko, ministre des sports russe depuis huit ans. Le Kremlin veut des pluies de médailles, comme à l’époque soviétique. Le public réclame de l’or. «L’argent ou le bronze sont une tragédie», ironise Natalia Kalouguina, chroniqueuse sportive à la radio Ekho Moskvy. A l’étranger, la suspicion envers le sport russe, accusé de dopage systématique, atteint un niveau historique. Montré du doigt, Mutko se défend bien maladroitement avec des déclarations à l’emporte-pièce, ou franchement ridicules, dans un anglais si mauvais qu’il en est devenu proverbial.

Dès la publication en novembre dernier du rapport accusateur de l’Agence mondiale antidopage (AMA), Vitali Mutko a immédiatement placé l’affaire sur le plan politique. «C’est pratique d’éliminer un concurrent et de souiller l’image d’un pays», a-t-il déclaré. La semaine dernière, Mutko a également utilisé un ton défiant contre la fédération internationale d’athlétisme, qui l’a enjoint de purger les rangs de la fédération russe. «Vous dites que nous devrions nommer de nouveaux dirigeants à la tête de la fédération d’athlétisme. Nous l’avons fait. Vous dites que nous ne devons pas choisir des personnes qui ont fait ceci ou cela. Nous l’avons fait aussi. Il n’y a aucun critère. Que doit encore faire l’athlétisme russe? Danser sur les tables? Chanter des chansons?»

Il essaye vraiment de changer les mentalités

Ce proche de Vladimir Poutine est-il impliqué dans «la culture enracinée de la tricherie» – telle que l’a décrite l’AMA dans son rapport – ou au contraire fait-il tout son possible pour nettoyer le sport russe? Pour Evgueni Slioussarenko, directeur adjoint de la rédaction de championnat.com, «Mutko a réellement envie de faire bouger les lignes. J’ai assisté à de nombreuses réunions avec les fédérations sportives, où il s’efforçait de mettre au point des conditions pour éliminer le dopage. S’il avait une baguette magique, il l’aurait déjà fait. Mais les racines du dopage dans certaines disciplines sportives sont très profondes et remontent à la culture soviétique. Même si Poutine lui-même menaçait de prison les entraîneurs impliqués, cela ne suffirait pas.»

Les déclarations à l’emporte-pièce de Mutko cachent un désarroi, s’accordent à dire les observateurs. «Il se contredit lorsqu’il s’emporte contre les sportifs russes qui continuent à utiliser du Meldonium [après son interdiction au 1er janvier 2016] et qu’en même temps il dénonce une attaque politique contre la Russie, explique Vladimir Mozgovoï, chroniqueur à Novaïa Gazeta. Il répète qu’il faut scrupuleusement respecter les règles internationales. Cette contradiction signale qu’il est dépassé par les événements et ne sait comment s’en sortir. Il n’a pas la force de prendre des mesures sévères contre les dirigeants des fédérations. Il nous faudrait un Hercule capable de nettoyer les écuries d’Augias.»

Il cumule les mandats mais n’est pas un proche de Poutine

Vitali Mutko en est d’autant moins capable qu’il cumule les casquettes, dont celle de président de l’Union russe de football – certainement aussi lourde que le ministère –, président du comité d’organisation de la Coupe du monde 2018 et membre du comité exécutif de la FIFA. «Mutko est plus compétent que les autres fonctionnaires du sport, il connaît très bien le milieu du foot, poursuit Mozgovoï. Mais cumuler deux postes aussi importants et lourds que le foot russe, et le ministère du sport est impossible. À force d’être dispersé sur tous les fronts, il n’arrive à rien.» Dans la Russie poutinienne, le cumul des mandats est perçu comme un signe de puissance, et non comme un vice du système. Il a tout de même su dire non à plusieurs fédérations réclamant l’organisation de Championnats du monde en Russie.

S’il a parfois été accusé d’incompétence, le ministre a pour lui une jovialité contagieuse et un franc-parler le distinguant des hauts fonctionnaires russes. «Contrairement à d’autres, il est avenant et n’est pas obnubilé par sa propre grandeur», plaide Vladimir Mozgovoï. Mais cette aisance dans le contact est contrebalancée par des manières discutables «Il se permet de parler grossièrement et d’humilier publiquement ses subordonnés, confie un responsable sportif ayant travaillé avec Mutko. Il est colérique et désordonné, et c’est l’une des raisons pour lesquelles il ne dispose pas de sa propre équipe».

Une médaille change plusieurs vies

Agé de 57 ans, Vitali Mutko est venu au sport sur le tard. Il a fait des études qui auraient dû le conduire à travailler dans la marine marchande. Membre du parti communiste de l’union soviétique dès 23 ans, il bifurque et se met à gravir les échelons de la mairie de Saint-Pétersbourg, où il fait la connaissance de Vladimir Poutine au début des années 90. Le sport n’apparaît sur son CV qu’en 1997, lorsqu’il est bombardé président du Zenit, le club de foot de Saint-Pétersbourg. Mutko ne fait toutefois pas partie du premier cercle du pouvoir, loin de là. Poutine s’est même permit de faire un jeu de mot très désobligeant sur son nom de famille, après que Mutko ait été accusé de refiler les droits de retransmission télévisée à une chaîne câblée, donc inaccessible au grand public. Le 11 mars, lorsque Vladimir Poutine a consacré une réunion du conseil de sécurité russe au problème du dopage, Mutko n’a même pas été invité.

Le ministre doit faire avec les moyens du bord, qui sont fort limités. «Le sport russe est très pauvre. Il n’y a de l’argent que dans le football et dans le hockey, explique un entraîneur qui préfère garder l’anonymat. Nous gagnons 20 000 roubles par mois (280 francs). Mais si l’un de tes sportifs gagne une médaille d’or, ta vie est chamboulée. Tu fais un bond fantastique dans l’échelle sociale! Même chose pour les sportifs. Du coup la tentation de tricher est énorme.» Les experts parlent de «culte de la victoire» et de désir de revanche exacerbé par le grand vide des années 90. «La Russie veut avoir les mêmes résultats que du temps de l’URSS, or nous n’avons plus le vivier soviétique. La natalité s’est effondrée et nous sommes aujourd’hui dans un creux démographique», déplore Natalia Kalouguina.

Deux mois pour convaincre

Il ne reste désormais que deux mois au ministre des sports pour convaincre l’Agence mondiale antidopage pour valider la présence des athlètes russes aux JO de Rio de Janeiro. La frustration contenue dans ses propos à l’encontre des instances internationales du sport suggère qu’il n’y croit plus beaucoup.

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