Le Temps: Quelles pensées vous ont-elles accompagné tout au long de cette marche historique?

Roger Federer: J’ai eu beaucoup de peine à rester concentré. Il y avait cette finale, bien sûr, mais des tas de pensées trottaient dans ma tête. Entrerai-je dans l’histoire? Quelles seraient mes sensations? Quel discours faudra-t-il que je prononce? J’avais beau chasser toutes ces pensées, elles revenaient constamment. Dans le dernier jeu, vous l’imaginez, c’était pratiquement injouable. J’espérais que mon adversaire commette quatre fautes directes.

– Vous aviez frisé l’élimination à plusieurs reprises. Y avez-vous vu un signe?

– J’ai commencé à croire au destin après mes victoires sur Acasuso et Haas. Dans le même temps, Nadal est parti. J’y ai vu un signe. J’ai repensé à Agassi lorsque, en 1999, il a remporté le tournoi après plusieurs matches difficiles. J’ai pensé que mon heure était peut-être arrivée.

– Etait-ce la semaine la plus longue de votre vie?

– Je suis très fier de ce que j’ai accompli. Je suis allé bien au-delà de mes rêves d’enfant, qui consistaient à remporter Wimbledon une fois dans ma vie. Maintenant, je vivrai en paix, j’ai fait tout ce que je devais. Je pourrais prendre ma retraite, mais ce n’est pas mon intention, je n’en ai pas envie.

– La constance. Un athlète peut régner une année, voire deux, mais ceux qui inscrivent leur emprise dans la durée sont extrêmement rares. Tous les sportifs admirent cette qualité parce que, précisément, ils ne réussissent pas à l’atteindre. Je sais que, aux vestiaires, mes records impressionnent.

– J’adore observer ces athlètes. Je suis intrigué par la manière dont ils restent maîtres de leur discipline. Ils sont une source d’inspiration. Je crois que nous sommes tous reliés par un désir profond de «détruire le mur». Peu importe l’adversaire, c’est une démarche personnelle dont le seul but consiste à briser une limite.

– Parfois, oui. Quand je suis arrivé sur le circuit, j’ai reçu de nombreuses wild-cards, car j’étais numéro un mondial chez les juniors. J’étais invité partout. J’ai eu la chance d’apprendre mon métier au contact des meilleurs mais, en même temps, je n’étais pas prêt. Roddick, Safin ou Nadal ont gagné d’entrée, parce qu’ils avaient une tout autre maturité. Moi, j’ai souffert. Je me suis dégoûté du tennis. J’ai traversé cette période dans la douleur et, aujourd’hui, j’aime à y repenser. Le succès en devient encore plus beau. Soyons clairs: il n’est aucune victoire que je trouve normale, aucune. En fin de compte, c’est un privilège.

– Au début, j’ai signé des contrats-bonus. Je n’ai pas souvenir des montants, mais c’était des primes au prorata des résultats. J’avoue que j’étais assez nerveux avec les questions d’argent. Je montais sur le court avec l’idée que je n’avais pas intérêt à perdre, où je ne rentrerais pas dans mes frais. L’année de mon élimination au premier tour de Wimbledon, j’avais loué une maison gigantesque où j’avais installé tout un staff. C’était absurde. Je n’arrêtais pas de penser que, pour rembourser tout ça, je devrais atteindre au moins les seizièmes de finale. Aujourd’hui, je crois n’avoir jamais songé une seule seconde au chèque que j’allais encaisser.

– Ma vie a changé après mon premier million de gains. Les gens ont commencé à avoir une autre perception de ma personne. Quand ils s’adressaient à moi, ils semblaient nerveux, et je ne comprenais pas pourquoi. J’ai dû apprendre à gérer les rapports humains, à préserver la spontanéité de mes amis et à éloigner les relations intéressées. J’ai pu mettre mes proches à l’abri, tout comme la famille que je vais fonder. Je ne joue plus au tennis pour l’argent. J’ai la chance d’avoir dépassé ce stade.

– Il y a quelques années, j’étais un peu étonné de la manière dont mes victoires étaient perçues C’était assez choquant: les gens semblaient trouver que c’était normal. J’entendais: «Il a gagné Wimbledon? Ah! bon, OK.» [ndlr: le pilote Thomas Lüthi fut désigné sportif suisse de l’année au moment où Roger Federer remporta trois Grand Chelem la même saison]. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir obtenu un certain crédit, surtout en Suisse. Ce n’était pas évident car, dans notre pays, on n’aime pas les gens «trop hauts» et «trop bas». Je suis très fier de cette reconnaissance. Je crois que, en retour, je sers au mieux l’image de mon pays. Quand les gens pensent à la Suisse, ils pensent un peu à Federer.