L’Euro 2020 aurait dû commencer ce vendredi. Le lendemain, l’équipe de Suisse avait prévu d’entrer en lice contre le Pays de Galles, à Bakou. C’est dire qu’à l’heure qu’il est, Vladimir Petkovic aurait dû en être à se triturer les méninges en quête de la composition parfaite et de la stratégie idéale. Mais, vous savez, le Covid-19…

La chaleur de l’Azerbaïdjan et la pression de la compétition, ce sera finalement pour l’été prochain. Et à l’échelle de la crise qui secoue le monde, ce n’est pas très grave, soutient le sélectionneur de la Nati. Il accueille Le Temps dans un bel hôtel lucernois, salue d’un check poing contre poing et semble heureux de parler de l’équipe qu’il dirige depuis six ans, du football qu’il aime et des valeurs qui comptent à ses yeux.

Du sport qui reprend ses droits petit à petit, il dit qu’il est une chance pour les gens de passer à autre chose, de retrouver un peu d’espoir en l’avenir. Lui n’en manque pas.

Le Temps: Pendant la crise, le monde du football n’a cessé de répéter que la santé était plus importante que le sport. Monsieur Petkovic, comment allez-vous?

Vladimir Petkovic: Je vais bien, merci. Je ne peux pas dire si j’ai été en contact avec le virus, mais je n’ai pas eu de gros symptômes de la maladie. Ma famille se porte bien aussi. Quelques-uns de mes amis ont été contaminés, certains ont plus souffert que d’autres, mais heureusement tous s’en sont sortis.

Vous devriez être à Bakou en train de préparer le premier match de l’Euro. Pensez-vous parfois à ce que vous seriez en train de faire, si la crise du coronavirus n’était pas survenue?

Quand on me le demande. C’est tout. Pour moi, ce sont des instants perdus, point. Il faut aller de l’avant. Nous irons à Bakou, nous jouerons les matchs de cet Euro. Ce sera l’été prochain, et c’est ainsi. A ce stade, j’espère juste que le plus vilain de cette crise est derrière nous.

Le football vous a-t-il manqué?

Je suis d’abord vraiment resté focalisé sur la question du virus. Pendant un mois, la situation a été très pénible au Tessin, une région qui a vraiment servi de tampon à la Suisse. Personne ne savait ce qui allait se passer, ni comment se comporter. Il y avait beaucoup de pression, de peur. Je lisais tout ce que je pouvais, je m’informais énormément. Je me demandais si j’avais été exposé, et cela occupait une bonne partie de mes pensées.

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En même temps, je me posais beaucoup de questions: comment gérer cette situation du point de vue de l’équipe nationale? Comment communiquer avec le staff, les joueurs? Et surtout, comment anticiper l’avenir, l’été, puis les mois de septembre, octobre, novembre? C’est difficile de se projeter aussi loin quand même l’horizon à une ou deux semaines n’est pas dégagé. Mais il fallait établir des plans pour pouvoir réagir à l’évolution de la situation. Et puis, bien sûr, le terrain m’a manqué. D’autant que nous devions partager de beaux moments en mars, puis en juin… Mais les sportifs ont l’habitude de faire preuve de flexibilité. Ce qu’ils n’obtiennent pas comme prévu, ils font en sorte de l’avoir plus tard.

Ce n’est pas l’entraîneur qui fait le système, ce sont les joueurs

Vladimir Petkovic

Un an de plus pour préparer l’Euro, qu’est-ce que cela signifie pour la Nati?

Beaucoup de positif, un peu de négatif. Pour les joueurs les plus âgés, une année supplémentaire, ce n’est pas anodin. Je pense par exemple à Stephan Lichtsteiner [36 ans]. Mais globalement, mon équipe est jeune et elle va donc profiter de ce report pour acquérir de l’expérience. Tout dépend toutefois de ce qu’il se passe pour chacun: un an de plus peut valoir de l’or, mais uniquement si l’on joue. Les joueurs doivent donc commencer à se profiler pour évoluer en club. Ils ont une chance à saisir, mais aussi un risque de perdre leur place. Les cartes vont forcément être un peu rebattues.

Vous avez prolongé le contrat qui vous lie à l’équipe de Suisse en début d’année et, pour moi, cela a été une surprise.

Ah?

Je pensais qu’après six ans comme sélectionneur, et fort des bons résultats de la Nati, votre profil pourrait intéresser des clubs, et que vous pourriez être tenté par une nouvelle aventure.

Je suis bien où je suis, mon plaisir est intact. Par ailleurs, j’aime les défis et les risques, et je crois qu’actuellement il était pour moi plus risqué de rester que de partir. Après la Coupe du monde en Russie, nous avons enclenché un nouveau cycle en intégrant beaucoup de jeunes joueurs. Je suis très curieux de savoir où cela nous mènera. Où nous serons dans deux ans.

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Le travail quotidien au sein d’un club ne vous manque jamais?

C’est une question d’état d’esprit. Je sais qu’il y a parfois trois mois de pause entre deux rassemblements de mon équipe, mais c’est ainsi, il n’y a pas à discuter.

Trois mois de pause, ce sont trois mois de vacances pour un sélectionneur?

Des vacances avec pas mal de devoirs. Des devoirs que j’aime beaucoup faire.

Lesquels?

Beaucoup de communication, avec le staff, les joueurs, les médias. Il faut analyser ce qu’il s’est passé, prévoir ce qui nous attend. Et il faut constamment se tenir au courant de la situation des joueurs, garder le contact avec les clubs, les blessés. Et suivre de près l’évolution du football en général.

Un sélectionneur doit-il voir tous les matchs de ses joueurs?

Ces temps, je regarde pratiquement tous les matchs de Bundesliga. Mercredi soir, j’ai aussi vu jouer le Benfica, avec Haris Seferovic qui est entré en jeu. Il se trouve que j’aime beaucoup regarder le football à la télévision, je consomme donc énormément de rencontres, de nombreux championnats différents.

Vous y trouvez des idées qui viennent nourrir votre propre approche?

Sans arrêt! J’observe telle ou telle chose, puis je commence à réfléchir à la manière dont je pourrais l’utiliser avec mon équipe, mes joueurs… Et si cela me semble prometteur, je le note vite, car j’ai beaucoup d’idées, et j’ai vite fait de les oublier aussi.

J’ai cette capacité à rester calme, tranquille. En Italie ou en Turquie, je me suis fait un nom et j’ai gagné le respect grâce à mon comportement

Vladimir Petkovic

Une identité forte se dégage de votre équipe de Suisse. C’est important à vos yeux?

Ce qui compte pour moi, ce sont les principes de jeu. La disposition, le système, le fait que l’on joue bien ou pas, tout cela est secondaire: je suis attaché à ce qu’une ligne soit respectée. Quand le milieu de terrain se déplace dans telle position, où dois-je me mettre? Et tel autre joueur, comment est-il censé réagir? Et le gardien? Cela doit être clair dans l’esprit de chaque joueur, car une équipe de football ne peut bien fonctionner que si ses 11 joueurs bougent de concert.

Mais cette ligne n’est pas figée, elle évolue sans arrêt. Il faut toujours réévaluer les choses. A quel point mes joueurs sont-ils prêts à courir? A quel point sont-ils capables de garder le ballon? A quel point ont-ils envie de dominer? Tout cela a une influence sur le jeu que nous cherchons à mettre en place.

Et après, je répète souvent à mes joueurs que je leur fais des propositions, et que celles-ci ne sont pas obligatoires. Ils ont le devoir de les étudier, de les connaître, de manière à pouvoir s’y raccrocher collectivement. Chacun doit savoir ce qu’il est censé faire lorsque nous perdons le ballon, puis lorsque nous le récupérons. Mais j’ai aussi du plaisir à les voir se déplacer librement et inventer des choses.

Vous avez utilisé beaucoup de systèmes de jeu différents au cours de votre carrière. Un 3-4-3 à Young Boys, un 4-3-3 à la Lazio…

(Il coupe) A la Lazio, c’était un 4-1-4-1.

Souvent, ce ne sont pas les dispositifs les plus en vogue.

Je ne suis pas entêté. Il faut comprendre une chose très importante: ce n’est pas l’entraîneur qui fait le système, ce sont les joueurs. Avec l’équipe nationale, j’ai 25 très bons joueurs, et je dois tout simplement en tirer le meilleur parti. Pendant un temps, nous jouions avec quatre défenseurs et quand nous avions le ballon, les latéraux montaient et Valon Behrami reculait entre les deux stoppeurs. Aujourd’hui, Behrami n’est plus là et avec les profils désormais à disposition, il est préférable d’aligner trois défenseurs centraux, et deux joueurs de couloir placés plus haut. Il faut toujours réfléchir à la meilleure manière de tirer profit des qualités présentes dans le groupe, et à la façon dont chacun fonctionne avec les autres.

Vous ne revendiquez pas une philosophie de jeu particulière?

J’ai toujours voulu produire un football globalement offensif, avec un jeu défensif basé sur l’anticipation et les placements préventifs, et l’ambition de récupérer le ballon haut dans le terrain. Au-delà de ça, je crois avoir beaucoup évolué, tant au niveau des idées que de la manière de travailler pour les mettre en place. Je pense que ma capacité d’adaptation est une de mes qualités. Je suis toujours prêt à changer pour améliorer les choses.

Quels entraîneurs vous ont influencé?

Il y a d’abord eu mon père, entraîneur-joueur puis entraîneur en deuxième division yougoslave. Dès l’âge de 2 ou 3 ans, j’étais toujours avec lui et son équipe, à l’entraînement, dans les vestiaires, dans le bus, et cela pendant des années. Je regardais ce qu’il se passait, j’étais comme une mascotte, et je pense qu’il me reste des choses de cette époque-là. Plus tard, quand j’ai commencé à entraîner moi-même, je voulais m’inspirer de Fabio Capello, pour la rigueur et la discipline, et d’Arsène Wenger, pour le beau football. J’ai beaucoup évolué en cours de route. A mes débuts comme entraîneur, j’étais beaucoup plus exigeant, j’en demandais trop à mes joueurs. J’ai énormément appris en les écoutant, en leur demandant les points sur lesquels je pouvais, selon eux, progresser. J’ai toujours essayé de rester ouvert pour m’améliorer.

Et au niveau de l’attitude? Vous semblez toujours dans le contrôle, imperturbable.

J’ai cette capacité à rester calme, tranquille. En Italie ou en Turquie, je me suis fait un nom et j’ai gagné le respect grâce à mon comportement, toujours irréprochable vis-à-vis des autres, les adversaires, les officiels, les journalistes. Les arbitres italiens le saluent aujourd’hui encore lorsque je les croise. Mais je ne force rien, je suis simplement comme ça.

Etes-vous fier, aujourd’hui, de ce que vous avez déjà accompli avec l’équipe de Suisse?

Je suis fier de mon équipe. Mais pour moi, toute situation est un point de départ. Une porte ouverte sur la possibilité de faire mieux.

On se souvient de Roy Hodgson pour avoir ramené la Suisse en Coupe du monde, de Köbi Kuhn comme du grand-papa de toute la nation, d’Ottmar Hitzfeld comme de l’entraîneur star qui s’est intéressé à la Nati. Et vous, quel souvenir laisserez-vous de votre passage?

On verra dans quelques années. Mais je souhaite qu’on puisse dire que je suis resté Vladimir Petkovic du premier au dernier jour. Que j’ai demandé beaucoup à tout le monde, et que j’ai tout donné.


Profil

1963 Naît à Sarajevo.

1987 Déménage en Suisse, où il joue notamment pour Coire, Sion, Martigny, Bellinzone et Locarno.

1997 Entame sa reconversion comme entraîneur au Tessin.

2013 Remporte la Coupe d’Italie comme coach de la Lazio.

2014 Devient sélectionneur de l’équipe de Suisse, qu’il qualifie pour l’Euro 2016, la Coupe du monde 2018 et l’Euro 2020.

2020 Prolonge son contrat jusqu’à la Coupe du monde 2022.