Derrière l'apparente tranquillité qui régnait vendredi aux Sables-d'Olonne se profile l'agitation qui inondera ce samedi la petite ville vendéenne pour l'arrivée de Michel Desjoyeaux. Ils seront des milliers à venir acclamer le navigateur qui, bien que Breton, court sous les couleurs d'une société vendéenne (PRB) et qui, sauf problème majeur pendant la nuit, sera le grand vainqueur de l'édition 2000-2001 du Vendée Globe. S'il coupe la ligne, comme il le prévoit, vers 16 heures, Desjoyeaux aura bouclé son tour du monde en solitaire sans escale ni assistance en à peine 93 jours, soit le nouveau record de l'épreuve. Son prédécesseur ayant passé 105 jours en mer (lire ci-contre).

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la victoire imminente du professeur Desjoyeaux n'est franchement pas une surprise. Il était l'un des grands favoris avec son bateau truffé de mille astuces et innovations visant non seulement la performance, mais aussi l'ergonomie. Le confort du marin solitaire n'est pas à négliger sur une si longue durée. Régatier redouté et redoutable, notamment double vainqueur de la Solitaire du Figaro, le fameux tremplin de nombreux navigateurs de course au large, Desjoyeaux a donné le ton dès le départ de la course le 9 novembre dernier, en se faufilant dans le trio de tête d'une flotte de 24 bateaux. Le 15 novembre, il prenait la tête, talonné par Yves Parlier.

Les deux hommes livrèrent une bataille acharnée à un rythme d'enfer. L'Aquitain reprit l'avantage jusqu'au jour où il commit cette erreur tactique dont il ne se remettra pas. Parti plus au nord, il laissa alors les commandes de la course aux deux comparses bretons que sont Desjoyeaux et Jourdain. Parlier était venu pour gagner. Il manœuvra pour revenir sur ses adversaires, gagna du terrain, mais sa monture s'emballa. Le 18 décembre, démâtage. Desjoyeaux, qui jugeait le rythme de Parlier trop élevé, ne fut pas mécontent de lever le pied, bien que talonné par son pote Jourdain. Le brun navigateur ne quittera quasiment plus sa place de leader. Jourdain et plus tard McArhtur parvinrent à la lui ravir, mais pour quelques heures seulement.

Une panne de moteur comme cadeau de bienvenue dans le IIIe millénaire laissa penser que la domination de Desjoyeaux aurait une fin. C'était compter sans l'ingéniosité de ce technicien dans l'âme, qui trouva la solution pour redémarrer son engin source de précieuse énergie. Le 10 janvier, le skipper de PRB franchit le cap Horn avec une avance insolente de 602 milles sur sa poursuivante, la jeune McArthur.

Homme tranquille, il conserva son sang froid lorsque, englué dans le Pot au Noir (zone de convergence intertropicale, ndlr), la gamine anglaise le rattrapa et lui brûla même la politesse. Desjoyeaux n'est pas breton pour rien. Laisser transparaître ses émotions n'est pas son style, et encore moins son inquiétude. Il garda son côté pince-sans-rire et le verbe rieur. Car s'il donne parfois l'impression de manquer de fantaisie, de par son esprit très cartésien et aiguisé par la compétition, l'homme n'en conserve pas moins le sens de l'humour.

Même si sa victoire n'est pas une surprise, elle n'en est pas moins belle, surtout pour une première circumnavigation en solitaire. Certes, comme il le dit lui-même, il est tombé dans la voile quand il était petit. «Je n'ai pas de mérite, je suis né et ai grandi dedans, comme Obélix avec la potion magique.»

Né à Concarneau en 1965, «MichDej» est le petit dernier d'une famille de sept enfants dont le papa n'est autre que le fondateur de la célèbre école de navigation des Glénan. Il a en plus un chantier d'entretien et d'hivernage de bateaux de plaisance. C'est sûr qu'il y a comme un terrain favorable pour Michel Desjoyeaux qui, son bac en poche et son service militaire accompli, se rend à Hyères pour étudier la météorologie et s'initier à l'informatique. A 18 ans, il embarque avec Eric Tabarly sur Pen-Duick-VI pour suivre la Solitaire du Figaro. Il plaît au capitaine puisque ce dernier lui propose de faire partie de son équipage pour la Whitbread (course autour du monde en équipage avec escales) 1985-1986 à bord de Côte d'Or. Ce tour du monde marquera le début d'une longue carrière de navigateur professionnel sur toutes sortes de bateaux et dans toutes sortes d'épreuves.

En 1998, après sa deuxième victoire dans la Solitaire du Figaro, il souhaite passer à autre chose. C'est un homme heureux le jour où Isabelle Autissier, qui a décidé de renoncer à la navigation en solo, lui propose de lui succéder et de devenir le nouveau skipper de PRB. S'ensuivent la construction et la préparation de cette bête de course qui pointera samedi après-midi le bout de son étrave au large des Sables-d'Olonne.