Personne n'aurait pu l'écrire. Pas même les skippers en partance qui, pourtant, à Saint-Malo, prédisaient une traversée plutôt express au vu des informations météorologiques qu'ils détenaient. «Il faudra peut-être que vous avanciez vos billets d'avion», avait lancé un Michel Desjoyeaux malicieux à une poignée de journalistes la veille du départ. Mais le «professeur Michdej», tenant du titre, n'imaginait toutefois pas ça. 7 jours 17 heures 19 minutes et 6 secondes! Le nouveau temps de référence inscrit par Lionel Lemonchois, vainqueur de la huitième édition de la Route du Rhum, relègue le précédent record (12 jours 8 heures et 41 minutes), détenu depuis 1998 par Laurent Bourgnon, dans les tiroirs d'un autre temps. Tout simplement époustouflant. Les superlatifs se bousculent dans toutes les bouches, tant ce que le navigateur normand a accompli tient presque du paranormal.

Personne ne s'y attendait. Pas même les organisateurs de l'épreuve, pris au dépourvu par le rythme effréné imposé par le skipper du trimaran Gitana XI dès la sortie de la Manche, le 31 octobre dernier. Jour où le vainqueur en marche a pris la tête de la flotte pour ne plus jamais la quitter. A partir de ce moment-là, il a mis les bouchées doubles avec l'appétit d'un ogre. Avalant jusqu'à 570 milles (904 km) en 24 heures. Affolant les compteurs avec, par moments, des vitesses moyennes atteignant de plus de 27 nœuds (50 km/h) et des pointes à 35 nœuds (65 km/h). En état de grâce, Lionel Lemonchois a survolé cette Route du Rhum au sens propre comme au figuré. «Ce bateau, il ne navigue pas, il vole.» Il a tracé comme une fusée sur une route proche de l'orthodromie, puisqu'il n'aura parcouru que 3798 milles, soit seulement 250 milles de plus que la voie la plus directe.

Personne ne l'anticipait. Et cet empressement du Normand a pris les terriens de court. A Paris, au PC course, organisateurs et journalistes ont hésité pendant toute la semaine, avant de finalement se ruer sur les dernières places des vols du week-end pour filer vers les Antilles. Tout ce beau monde a à peine eu le temps de poser ses valises que Gitana XI pointait déjà le bout de son étrave à la tête à l'Anglais, au nord de la Grande-Terre. Agitation. Précipitation. Les vedettes de presse ont été appointées à la hâte. «Nous avons failli ne pas pouvoir nous ravitailler en essence, la station de la marina étant fermée le dimanche», raconte l'un des pilotes.

Ces soucis logistiques n'ont pas empêché qu'une meute d'embarcations à moteur se retrouve dans le sillage du trimaran de Lionel Lemonchois et le suive sur ses derniers milles de course. Le tout dans un tourbillon anarchique. Parce qu'il fallait s'accrocher pour suivre le multicoque lâché à 25 nœuds. C'est brinquebalé dans un canot à moteur à cette vitesse-là que l'on se rend compte de la vélocité de ces voiliers, vraies Formule 1 des mers. Malgré la pleine lune qui guidait cette flottille en désordre, un abordage n'a pu être évité. Provoquant l'incendie d'une embarcation transportant une équipe de télévision. «Deux personnes sont pour l'instant portées disparues», a craché la radio VHF. Il s'en est fallu de peu pour que la fête ne tourne au drame. Les deux preneurs de son de RFO, tombés à l'eau, ont finalement été repêchés une demi-heure plus tard.

Pendant ce temps, le nouveau héros des mers coupait la ligne d'arrivée à un plus de minuit, heure locale. Rejoint immédiatement par sa femme et sa fille, ainsi que par son armateur, le baron Benjamin de Rothschild et son épouse, la baronne Arianne de Rothschild. Ces derniers l'ont entouré pour la traditionnelle entrée triomphale dans la darse de Pointe-à-Pitre, sous les applaudissements, les chants et les danses de la foule en fête. En réponse à cet accueil, Lionel Lemonchois, tout à la fois ému et euphorique, a fait une révérence avant d'allumer et d'agiter ses feux de Bengale. Instants de plénitude volés qu'il aurait volontiers prolongés un peu.

Le marin solitaire appréhendait son brutal retour à terre. Ce saisissant passage d'une vie isolée sur les flots aux soudaines sollicitations humaines. «J'avoue que c'est ce qui m'angoissait le plus ces derniers jours. J'étais tout seul sur mon petit bateau, sur mon nuage, et l'idée de vous affronter tous me faisait peur. Mais une fois ici, je me dis que ça va», a-t-il confié au bout de la nuit, au terme de son marathon médiatique.

Personne n'aurait pu l'écrire. Lui l'a fait. «Il a rebaptisé la Route du Rhum en Autoroute du Rhum», a lancé le président de la région de Guadeloupe, qui n'a même pas eu le temps d'inaugurer le village officiel de la course.