«J'ai passé des moments terribles dans la montagne. Pour m'en sortir, je me suis accroché à cette image qui a accompagné mon enfance, à cet objectif unique et obsédant: une arrivée sur les Champs-Elysées, au sein du peloton.» A 22 ans, Samuel Dumoulin s'apprête à achever son premier Tour de France. Loin des préoccupations de Lance Armstrong et Jan Ullrich, les ambitieux qui se toisent avant d'en découdre samedi dans le contre-la-montre décisif, le Français de la formation Jean Delatour fait partie de ceux pour qui boucler la Grande Boucle constitue une victoire en soi. Une délivrance, une fierté, un aboutissement.

Mine de rien, la caravane du Tour affiche un visage plus souriant depuis hier matin, malgré la petite averse qui s'est abattue sur Dax. Avant le départ de la 17e étape, que remportera à Bordeaux le Hollandais Servais Knaven, les coureurs papotent plus ouvertement qu'à l'accoutumée aux abords de leur car. Les traits sont moins graves et les cœurs presque légers. Les 149 forçats du bitume encore en course – ils étaient 198 au départ – ont avalé moult cols vertigineux et autres pentes vachardes depuis deux semaines. La perspective d'arriver au bout du pensum n'est sans doute pas étrangère à leur manifeste bonne humeur.

Alors qu'il reste au programme un contre-la-montre pris en sandwich entre deux étapes plates à souhait, les rescapés savent que, sauf accident, ils verront dimanche les Champs-Elysées, qui justifieront pour une fois leur réputation de plus belle avenue du monde. «Quand on aime le cyclisme, le simple fait d'être à l'arrivée du Tour représente un immense bonheur», dit Gilberto Simoni, qui a sauvé sa campagne ratée par une victoire à Loudenvielle. L'Italien savourera d'autant plus le défilé final qu'il a bien failli bâcher en route.

Comme tant d'autres. A l'image de Steve Zampieri samedi dernier, lors de la première étape pyrénéenne: «Après six kilomètres, j'étais lâché dans les voitures suiveuses avec quatre autres gars, se rappelle le Neuchâtelois. Pas un pour pousser les autres! J'avais des jambes de bois et j'ai pensé une heure durant que tout s'arrêterait là. Les caméras viennent te voir parce que tu es mal, c'est assez humiliant. Dans ces situations, il faut serrer les dents et tout faire pour rentrer dans les délais. J'ai revécu ça hier (mercredi, ndlr), victime d'un coup de fringale à 70 bornes de l'arrivée. J'avais l'impression d'être seul dans la pampa. Alors, oui, je serai fier de finir ce Tour du centenaire.»

Les «survivants» de la Fassa Bortolo qui, réduits à trois depuis les Alpes, ne peuvent même plus faire un baby-foot à leur hôtel, ne seront pas mécontents de regoûter aux lasagnes de leur grand-tante. «Atteindre Paris dans ces conditions particulières, après avoir couru les deux tiers du Tour à trois, est quelque chose d'extraordinaire, confie Marzio Bruseghin. Nous avons vécu une aventure humaine invraisemblable. Je n'ai jamais pensé à rentrer à la maison, mais j'avoue que parfois, je me suis demandé ce que je faisais là. J'aurai la réponse dimanche, sous forme de récompense à toutes ces souffrances.»

Nombreux sont ceux qui, à la dérive dans une impitoyable ascension, prêts à cracher tripes et boyaux dans les lacets du Galibier ou du Tourmalet, ont cru ne jamais voir le bout du tunnel. Dimanche, ils verront la lumière sur les Champs-Elysées. Et ils pourront sourire.