Vol au-dessus d’un Nid d’oiseau

Athlétisme Début samedi des Mondiaux à Pékin (22-30 août)

Le stade star des Jeux de 2008 va revivre après sept ans de sommeil

Bien sûr, il y a eu Usain Bolt et Michael Phelps, mais la vraie star des Jeux olympiques de Pékin, c’était lui: le stade national et ses 42 000 tonnes de poutrelles d’acier entremêlées qui lui donnent son aspect unique au monde et son surnom, le Nid d’oiseau. En août 2008, ce stade imaginé par les Suisses Jacques Herzog, Stefan Marbach et Pierre de Meuron avec les Chinois Ai Weiwei et Li Xinggang était le centre du monde. Moderne et épuré, il faisait la fierté de la Chine nouvelle; futuriste et intemporel, énorme et recroquevillé, il incarnait la schizophrénie d’un Mouvement olympique avide de gigantisme et en quête de simplicité.

Pendant les dix-sept jours que durèrent les Jeux olympiques d’été, le stade national de Pékin a accueilli les cérémonies d’ouverture et de clôture, les compétitions d’athlétisme et la finale du tournoi olympique de football (remporté par l’Argentine de Lionel Messi face au Nigeria devant une foule record de 89 102 spectateurs). Alors président du Comité international olympique (CIO), Jacques Rogge s’était extasié sur la «beauté» du Nid d’oiseau. Et c’est vrai qu’il était beau.

Et depuis? Voici ce qui était prévu: l’organisation de nombreux événements sportifs ou musicaux, l’arrivée d’un club de football résident, la construction d’un grand centre commercial et d’un hôtel. L’esplanade olympique, une immense tranchée de béton de 2 kilomètres de long sur 500 mètres de large au cœur de la ville, au bord de laquelle étaient posés le Nid d’oiseau, le Cube d’eau (autre construction emblématique qui hébergea les épreuves de natation), le Palais national omni­sports et le village olympique, devant, elle, devenir «la plus importante place publique de Pékin», selon Li Xinggang.

Avant que ne débutent samedi les Championnats du monde d’athlétisme, voici ce qui s’est réellement produit depuis sept ans dans le Nid d’oiseau: une représentation de l’opéra Turandot (pour l’anniversaire des Jeux, le 8 août 2009), trois matches de Supercoupe d’Italie en 2009, 2011 et 2012, un match amical de l’équipe anglaise de Birmingham City en 2010, un autre entre Arsenal et Manchester United en 2012, une arrivée d’étape du Tour de Pékin cycliste en 2012, deux concerts de pop coréenne en 2012 et 2013, une manche du Championnat de Formule E (voitures électriques) en 2014. Ce haut lieu de la grandeur de la Chine a également été le théâtre d’une course de karting et d’une compétition de rodéo. Une des tribunes a été une fois transformée en piste de ski. On a pu y glisser en patins à glace l’hiver et sur un Segway l’été.

Apprêté à toutes les sauces, le Nid d’oiseau a vu défiler un peu tout et n’importe quoi, sauf un club résident (le FC Guoan a finalement renoncé à investir un stade dont il n’espérait remplir que 15% des sièges) et sauf le complexe de loisirs et de shopping resté à l’état de projet, faute d’investisseurs. On y a vu apparaître par contre de la rouille, des fissures, des écailles. Il est vrai que c’est la même chose dans les précédentes villes olympiques, à Athènes, Turin, Sarajevo, et bien pire ici en Chine sur les sites annexes aujourd’hui laissés à l’abandon. La rivière artificielle du canoë est asséchée, le vélodrome désert, le stade de baseball envahi par la mauvaise herbe.

«Le Stade de France n’est pas plein tous les jours non plus», rétorque, agacé, l’ancien président du CIO Jacques Rogge lorsque le journal Le Monde l’interroge en 2012 sur la déshérence de l’héritage olympique pékinois.

Et personne ou presque ne visite l’enceinte dyonisienne, alors que, comme prévu, le Nid d’oiseau est réellement devenu une attraction touristique, intégrée dans les cours d’histoire des arts et les circuits touristiques en Chine. Mais les visites, de 20 000 à 30 000 par jour les premières années, sont tombées à 8000 entrées quotidiennes l’an dernier.

Le coût d’entretien, lui, n’a pas varié: 9 millions de francs par an. La vente de produits dérivés, morceau de pelouse ou petite torche fabriquée avec le surplus d’acier des poutrelles, ne comble qu’une partie du déficit d’exploitation. La direction du stade estime qu’au taux de rentabilité actuel, il lui faudra trente ans pour couvrir les quelque 3 milliards de yuans (370 millions de francs) qu’a coûté la construction de l’édifice.

Le principal problème du stade national, c’est sa taille, très largement surdimensionnée. Il n’est rentable qu’à partir de 40 000 spectateurs et a l’air vide à moins de 60 000 personnes. Pour les Jeux olympiques, il en accueillit 90 000. La capacité fut ensuite réduite à 80 000 places après les JO, la partie supérieure étant transformée en restaurants et espaces d’exposition.

Pour les Chinois, la question de la rentabilité n’était de toute façon pas un critère déterminant. ­Il s’agissait d’abord de prestige, d’une démonstration de force. Sportivement, le triomphe fut total, avec la première place du classement des médailles (51 en or). «Tout ça uniquement pour le prestige national», constata (un peu tard…) Ai Weiwei. L’un des pères du Nid d’oiseau refuse désormais d’évoquer sa paternité sur cet encombrant rejeton. L’artiste maudit a laissé la gloire retomber sur les seuls Herzog & de Meuron.

Le cabinet d’architectes suisse s’est depuis imposé comme la référence mondiale en matière de stade. Les deux Bâlois ont construit le nouveau stade de Bordeaux et conçu celui de Port­smouth, dont la réalisation a été reportée. Ils sont bien placés pour empocher le marché de la rénovation de Stamford Bridge, le stade de Chelsea, avec un design inspiré de l’abbaye de Westminster.

Jusqu’au 30 août, le Nid d’oiseau va de nouveau vibrer et attirer tous les regards. Pour ces Mondiaux, Pékin était la seule ville candidate. Le stade a subi quelques modifications. La piste a été changée et le troisième anneau fermé, ce qui limitera l’affluence à 54 000 spectateurs.

Finalement, la meilleure utilisation postérieure du Nid d’oiseau aura été de convaincre le CIO d’attribuer à Pékin les Jeux olympiques d’hiver 2022. Le 31 juillet dernier à Kuala Lumpur, les Chinois ont transformé les dépenses exorbitantes de 2008 (les Jeux d’été les plus chers de l’histoire, près de 40 milliards de francs) en économies pour 2022: le Nid d’oiseau resservira pour les cérémonies d’ouverture et de clôture, de même que le Cube d’eau (curling) et le village olympique. Ils n’ont pas osé y planifier les compétitions de ski. En devenant la première ville à obtenir les Jeux d’été et d’hiver, Pékin a inventé le recyclage de stade. Pas sûr qu’on y aurait cru en 2008.

Depuis 2008, on y a organisé un opéra, des matches de foot italien, une course de karting et même un rodéo