Le 31 octobre dernier, le FC Superga I affrontait le FC Peseux Comète II, dans le groupe 3 de 4e ligue neuchâteloise de football. Entre deux équipes de milieu de classement, ce match-là n’avait aucun enjeu particulier pour les vingt-deux acteurs présents sur la pelouse au coup d’envoi. C’était différent pour le vingt-troisième: Monsieur De Marinis avait fait son dernier contrôle des passeports, il allait distribuer ses (deux) derniers cartons et valider ses (cinq) derniers buts, puis ranger définitivement son sifflet. Le soir venu, il l’offrirait au dernier de ses quatre petits-enfants. Il avait convié ses proches au restaurant pour marquer le coup et clore un chapitre important de sa vie. «J’ai beaucoup été absent. Je voulais m’expliquer une dernière fois. Prendre le temps de leur dire que c’était parce que j’avais un hobby.»

C’est l’histoire du crépuscule de la passion. Elle serait belle quoiqu’assez commune sans la trajectoire particulière d’Onofrio De Marinis, transversale dans la hiérarchie (il a sifflé à tous les niveaux du football suisse) et surtout les époques (il a sifflé pendant quarante ans). En 1975, il dirigeait son premier match de juniors D. En 2015, il a tiré sa révérence en 4e ligue. Entre-temps, il a été jusqu’en 1re ligue comme arbitre principal et en LNA comme assistant, un terme qui n’avait pas encore été adopté. «Il était sobre, efficace, se souvient Georges Sandoz, l’arbitre qui l’avait emmené avec lui dans l’élite nationale. C’était un excellent juge de ligne, sûrement le meilleur que j’ai eu.» «L’arbitrage était mon sport», décrit l’intéressé, qui mettait l’entraînement (la préparation physique) au service de la performance (la qualité de son arbitrage) et de l’ambition (aller le plus haut possible). Il aurait apprécié une opportunité internationale qui n’est jamais venue, mais sa longévité est en soi assez exceptionnelle.

Le football est resté le même

Quand il est à son affaire, on dit d’un arbitre qu’il est le mieux placé pour juger de l’action. Celui qui traverse quatre décennies sifflet à la bouche doit, dans le même ordre d’idées, être un témoin privilégié de l’évolution de son sport. Onofrio De Marinis réfléchit, hausse les épaules. De 1975 à 2015, un match est resté un match; chez les amateurs comme chez les professionnels, les joueurs veulent toujours gagner la partie, monter d’une ligue; l’arbitre, lui, demeure l’homme chargé d’appliquer un règlement. «Il y a peut-être un peu moins de respect aujourd’hui, entre adversaires et même entre coéquipiers», glisse le fringant retraité de l’arbitrage. Pour le reste, à l’écouter, rien de bien nouveau sur les pelouses. Réponse décevante? Non: la question n’était simplement pas la bonne.

En poussant la porte de l’entreprise de micro-mécanique qui porte son nom à La Chaux-de-Fonds, il ne fallait pas demander à Onofrio De Marinis comment l’arbitrage (voire le football) avait changé, mais comment l’arbitrage l’avait changé, lui. L’homme qui nous reçoit est svelte, calme, posé, une pointe d’accent transalpin dans son français parfait. «Il a une classe folle, décrit Georges Sandoz. Sur un terrain, j’allumais un peu les joueurs, il y avait du répondant, c’était l’époque de Gabet Chapuisat (rires). Onofrio, lui, savait toujours garder sa langue au chaud.» Il n’a pourtant pas toujours été comme ça. «L’arbitrage a révélé mon véritable caractère», dit-il.

L’homme a changé

Jusqu’à ses 28 ans, Onofrio De Marinis était un authentique tifoso. De la Juventus depuis toujours, du FC La Chaux-de-Fonds depuis son arrivée en Suisse peu après ses 20 ans, en 1968. Le club neuchâtelois évolue alors en Ligue nationale A et le jeune Italien ne manque pas un match. Souvent, les coups de sifflet de l’homme en noir l’énervent. Quelqu’un lui a-t-il glissé qu’il ferait mieux de siffler lui-même plutôt que de critiquer? Peut-être. C’est en tout cas ce qu’il a fait. «Mes amis m’ont demandé si j’étais fou. Pourquoi je voulais aller me faire engueuler sur un terrain. Moi, je pensais pouvoir apporter quelque chose.» Ce fut réciproque.

L’arbitrage lui a appris à faire la part des choses: le tifoso enflammé est devenu un observateur pondéré. Il a rencontré des gens de tous les milieux dans les cours qu’il a suivis, qui l’ont familiarisé avec le fonctionnement du pays et qui ont finalisé son intégration: l’Italien est devenu suisse. Après 25 ans comme directeur technique d’une fabrique, il s’est mis à son compte en 1993: l’employé est devenu chef d’entreprise. ODM De Marinis S.A. a employé jusqu’à quinze personnes, elles ne sont plus que le tiers dans une période difficile pour l’industrie horlogère.

Recommandé à tous les patrons

«C’est en arbitrant que j’ai appris à diriger des hommes et à prendre des décisions. Arbitrer, c’est l’école de l’action. Je la recommande à tous les patrons», martèle-t-il. Sur un terrain comme dans la vie, il n’estime pas avoir fait tout juste, mais il n’a jamais eu peur de faire des choix. Appelé à officier lors de la finale de la Coupe de Suisse 1987 (victoire de Young Boys contre Servette 4-2), il a ainsi dit à sa femme, enceinte, de ne pas l’appeler en cas de problème. «Je savais que je n’allais rien pouvoir faire, cela n’aurait servi à rien», se souvient-il avec un sourire. Il n’y a eu de soucis ni sur le terrain, ni à la maison.

Aujourd’hui, il s’accorde au maximum une nuit sur un problème avant d’adopter une solution. «Après, bonne ou mauvaise… Il n’y a que le bon Dieu qui ne se trompe jamais, peut-être. Mais pour avancer, il faut se décider.» Un matin, il a ainsi décrété qu’il en avait fini avec l’arbitrage. «Simplement parce qu’il faut savoir arrêter un jour, et je voulais que ce soit avant de ne plus être bon», précise-t-il. A 68 ans, il se dit qu’il a encore de jolis moments à partager avec ses enfants. Eux pensent que papa n’est pas encore bon pour le placard: quand ils ont su qu’il arrêtait l’arbitrage, ils l’ont inscrit à La Trotteuse, la course d’hiver de La Chaux-de-Fonds qui a lieu ce samedi.