Ellen MacArthur est une jeune fille pressée et intrépide. Non contente d'avoir réussi l'exploit, à 24 ans, de se hisser à la deuxième place du Vendée Globe 2000/2001, laissant derrière elle une meute de marins expérimentés et vexés, la voilà qui, quatre ans plus tard, se lance dans un défi que seuls cinq de ses pairs ont tenté de relever: le record du tour du monde en solitaire sans escale en mutlicoque. Cinq tentatives pour quatre échecs. Le Breton Francis Joyon étant le seul à être parvenu à faire le tour sans s'arrêter. A titre de comparaison, plus de 1800 personnes ont atteint le sommet de l'Everest.

Même si elle dit qu'avec le recul, elle réalise que 24 ans, c'était franchement très jeune pour faire le Vendée Globe, Ellen MacArthur n'a pas pour autant l'impression de brûler les étapes. Soufflant à qui veut l'entendre que «la chance se provoque à coup de volonté et que les rêves sont à portée de main», elle se dessine, sans la moindre impudence et avec le plus grand naturel, un parcours de surdouée, extraordinaire et fulgurant. Mais comme elle n'est pas Britannique pour rien, elle appuie son talent sur un professionnalisme rigoureux et un travail d'équipe irréprochable. Ellen MacArthur a mitonné ce projet fou pendant dix-huit mois avant de l'annoncer. Et pour mettre toutes les chances de son côté, elle s'est fait construire un trimaran sur mesure. «Pas trop grand.» Il fait quand même 75 pieds (24,75 mètres) avec un mât de 30,6 mètres, 20 fois sa taille, en haut duquel elle est souvent amenée à monter. «Heureusement que je n'ai pas le vertige», lâche-t-elle en rigolant et en précisant qu'elle y grimpe attachée et en redescend en rappel. Elle dit que son trimaran Castorama reste «maniable» grâce à une surface de voile qui ne dépasse pas celle d'un 60 pieds. Mais avec une grand-voile de160 m2 et 160 kg, il lui faut vingt minutes pour prendre un ris (ndlr: réduire la surface exposée au vent). Physiquement, l'exercice sera incomparable à ce qu'elle a connu à bord de son monocoque pendant le Vendée Globe. Elle s'est donc astreinte à un entraînement poussé – cardio et musculation – de six jours par semaine et affirme n'avoir jamais été aussi «fit» de sa vie. Mentalement aussi, la tension sera énorme. C'est Francis Joyon qui le dit*, un marin breton dont la tronche semble pourtant avoir été taillée dans la pierre des menhirs de Carnac. Francis Joyon, qui en réussissant l'exploit d'établir ce record, jusque-là inaccessible, à 72 jours 22 heures 54 minutes et 22 secondes, rend la tâche d'Ellen MacArthur d'autant plus ardue. En plaçant la barre si haut, il lui a un peu coupé l'herbe sous les pieds car quand elle a commencé à construire son multicoque, le bougre ne s'était pas encore lancé dans l'aventure.

Mais il en faut plus pour effaroucher la petite Anglaise. Qui par ailleurs estime, à juste titre, qu'elle sera déjà très satisfaite si elle parvient à boucler son tour du monde sans s'arrêter, même sans record à la clé. Mais qui sait? Son bateau, plus récent et plus léger que celui de Joyon, possède logiquement un potentiel de vélocité plus élevée. Et puis, – plus encore sur un record, où l'on se bat contre la montre, que dans une course –, la météo joue un rôle primordial. D'où l'intérêt de partir au bon moment, en choisissant la fenêtre idéale. Ellen MacArthur aurait pu profiter des conditions exceptionnelles dont ont bénéficié les concurrents du Vendée Globe, avalant le golfe de Gascogne et l'Atlantique nord comme jamais. Mais, pleine de galanterie, elle n'a pas voulu faire de l'ombre à ses congénères en s'élançant en même temps qu'eux. Par solidarité de marin, elle a préféré aller leur serrer la pogne sur les pontons et attendre patiemment son tour.

Pour réussir, Ellen MacArthur a besoin d'entretenir une relation fusionnelle avec son bateau. Au point qu'à l'arrivée du Vendée Globe, le quitter fut un déchirement: «Il est temps de me séparer de Kingfisher. J'ai l'estomac noué. Je voudrais pouvoir remonter le temps, me retrouver au large. Mais je dois me rendre à l'évidence: cette fois c'est bien fini.»** Avec Castorama, les liens se sont noués pendant sa tentative de record de la traversée de l'Atlantique nord, qui lui a échappé de peu. Un avant-goût de ce qui les attend. «Après ça, nous étions potes. Il y a eu comme un déclic. Je ne pensais pas pouvoir le pousser autant sans rien casser. J'ai pu constater qu'il est bien construit, et la confiance s'est installée.» Un poil superstitieuse tout de même, elle a gardé sur sa table à cartes un bout de bois sans vernis. «Pour pouvoir toucher du vrai bois.»

Sachant pertinemment que sur un tour du monde, il y aura forcément des avaries, Ellen MacArthur s'est préparée à toutes les éventualités, envisageant tous les scénarios possibles. La question n'étant pas de savoir si quelque chose va casser, mais quand? «J'ai démonté plusieurs fois le générateur, le désalinisateur, les ordinateurs, etc., raconte-t-elle. Si le GPS tombe en panne, je peux le réparer. La mécanique fait partie de notre métier. Il faut être capable de bricoler.» Ça tombe bien, elle adore ça. A 3 ans, elle préférait jouer avec les outils de son paternel que d'aller «sautiller dans une pièce, boudinée dans un collant» aux cours de danse imposés par sa maman pour lui redresser les pieds. Ellen MacArthur n'a-t-elle pas toujours eu de la suite dans les idées?

* «Le Tour du monde absolu», Francis Joyon, Arthaud, Paris 2004.

** «Du Vent dans les rêves», Ellen MacArthur, XO Editions, Paris 2002.