Dimanche soir, tous les regards seront rivés sur lui pour une finale du 100 m annoncée comme explosive. Usain Bolt parviendra-t-il à rééditer ses exploits stratosphériques des JO de 2008? L’invincibilité dégagée au cœur du Nid d’oiseau de Pékin par le triple champion olympique semble s’être légèrement étiolée. Ses récents chronos ont été parfois décevants. Et surtout, l’homme le plus rapide de la planète a été battu à deux reprises par son compatriote Yohan Blake. C’était fin mai, lors des sélections jamaïcaines. La star du sprint était blessée à la cuisse. Dans quelle forme et dans quel état d’esprit aborde-t-il ces Jeux de Londres?

Avant la déflagration causée par ses défaites de Kingston, Bolt avait accepté de répondre à quelques questions du Temps. Une interview possible grâce à son partenaire horloger Hublot. Un entretien que nous avons complété avec quelques propos plus récents, tenus il y a une semaine lors de sa conférence de presse d’avant JO.

Le Temps: Comment vous préparez-vous pour un événement comme les Jeux? Avez-vous planifié votre saison dans le but d’être au sommet de votre forme en août?

Usain Bolt: Absolument. Etre au top en août et capable de défendre mes titres était clairement mon objectif de la saison. C’est mon moteur. Je travaille dur tous les jours pour relever ce défi.

– Pékin 2008 fut les Jeux d’Usain Bolt. Le monde entier découvrait votre talent et votre vélocité. Comment vous sentez-vous quatre ans plus tard?

– Je me sens bien et j’espère améliorer encore mes performances de Pékin.

– Vous dites vouloir devenir une légende…

– De nombreuses personnes, de nombreuses légendes ont existé avant moi, mais c’est mon heure.

– Pensez-vous que le succès et la gloire vont ont fait mûrir?

– Mes succès m’ont ouvert des portes, m’ont offert de belles opportunités. Une expérience qui m’a clairement aidé à mûrir en tant que personne, mais aussi en tant qu’athlète.

– Vous sentez-vous le même qu’il y a quatre ans?

– Je suis toujours le même.

– Est-ce que l’image que les gens ont de vous correspond à qui vous êtes vraiment?

– Je pense que le monde a l’occasion de saisir ma personnalité, de voir qui je suis quand je cours. Je suis quelqu’un qui aime prendre du plaisir, qu’il y ait 4 ou 4 millions de personnes pour me regarder.

– On dit toujours qu’en sport, il est plus difficile de rester au sommet que d’y parvenir. Etes-vous d’accord avec ça?

– Quand tu es au sommet, tout le monde cherche à te battre. Le vrai test pour un champion est clairement d’y rester, de parvenir à gagner des titres encore et encore. C’est ça qui fait d’un champion une légende.

– Depuis Pékin, vous avez eu l’or et les records encore aux Mondiaux de Berlin, mais aussi des bas comme votre faux départ aux Mondiaux de Deagu…

– Je n’étais pas dans mon état normal ce jour-là. Je m’étais battu toute la saison pour retrouver mon départ et ça me rendait nerveux. Or, d’habitude, je suis décontracté et concentré. Après ce faux départ, j’étais très fâché contre moi-même parce que je savais que j’aurais pu gagner la course.

– Vous a-t-il fallu du temps pour vous remettre?

– C’était une grande déception, mais je me devais de vite retrouver mes esprits et me remettre dans la compétition pour gagner le 200 m et le relais 4x100 m, où nous avons d’ailleurs établi un record du monde. J’ai tiré les leçons de cet épisode. J’ai appris que je devais rester relax, rester moi-même au départ d’une course.

– Fin mai à Ostrava, vous avez enregistré votre pire 100 m (10’’04)…

– J’ai pris un mauvais départ et n’ai eu aucune sensation de toute la course. Je ne sais pas pourquoi mais mes jambes étaient comme mortes. Aucune puissance ne sortait d’elles. Les 40 premiers mètres étaient désastreux. Avoir connu des bas n’a fait que renforcer encore ma volonté d’atteindre mon objectif. Ces moments difficiles m’aident dans la mesure où ils n’arrivent pas pour rien, ils ont une raison d’être. La clé consiste à se souvenir que l’effort paie, que si tu travailles dur, tu seras forcément récompensé à long terme.

– Vous avez aussi connu la défaite lors des sélections jamaïcaines, où vous avez été battu à deux reprises par votre compatriote et coéquipier Yohan Blake. Ces revers ont-ils constitué un choc, vous ont-ils durci mentalement?

– C’est toujours bon de perdre. Ça te réveille. Je ne peux pas parler de choc. C’est important de garder les yeux ouverts. De connaître des hauts et des bas. Ça permet de vraiment évaluer ce qu’il te reste à faire, de savoir où tu vas. C’est agaçant d’entendre certains commentaires, mais tu finis par t’habituer à entendre les gens te juger. Et moi, je suis toujours positif. Je sais ce que je veux. Je sais ce dont je suis capable. Et je sais aussi que ça m’a rendu plus fort d’avoir à travailler dur pour progresser, d’avoir à passer par ces sélections. Et c’est très bien que ça se soit passé à cette occasion. Ça m’a permis de me focaliser à nouveau sur mon objectif. Je ne stresse pas. Je me concentre sur l’essentiel.

– Yohan Blake a-t-il la capacité de devenir un tout grand comme vous?

– Seul notre coach, Glen Mills, pourrait vous le dire. Il sait reconnaître le talent pur chez quelqu’un. Je ne doute pas que Yohan puisse devenir un grand, mais je ne peux pas dire à quel point c’est un battant. Je l’ai vu à l’entraînement, il veut de toutes ses forces accomplir de grandes choses. Mais il n’a pas encore été confronté à un vrai défi. Il n’a pas encore été au départ d’une grande course, avec tout le monde autour, et cet état d’esprit du vainqueur décidé à ne laisser personne le devancer.

– Vous sentez-vous au meilleur de votre forme à l’heure d’aborder ces Jeux?

– Je sens que je progresse à chaque entraînement. Je me sens mieux de jour en jour. Et à partir du moment où je me sens moi-même, je n’ai aucun doute sur ma capacité à gagner à ces Jeux.

– Pensez-vous que ce sera plus difficile pour vous à Londres qu’à Pékin?

– Non, je pense que ce sera similaire, que la compétition sera la même. Et si je ne suis pas blessé – et c’est le cas – je suis convaincu que je peux réaliser de belles choses.

– Ressentez-vous plus de pression qu’en 2008, ou êtes-vous quelqu’un de si décontracté que la pression ne vous atteint pas?

– Je ne pense pas vraiment à la pression. C’est une notion qui m’est assez étrangère, c’est vrai. Et de ce point de vue là, je ne me sens pas différent aujourd’hui qu’en 2008.

– Que vous inspire le retour de Justin Gatlin?

– Il se débrouille plutôt pas mal mais je ne me préoccupe jamais d’un athlète en particulier. Je considère tous mes adversaires de la même manière.

– N’estimez-vous pas qu’ils sont plus affûtés qu’à Pékin et Berlin? Vous sentez-vous toujours un cran au-dessus d’eux?

– Je pense que la situation est assez semblable avec quatre ou cinq athlètes capables de décrocher des médailles. La confiance en ma vitesse de pointe me permet de ne me préoccuper de personne d’autre. Le plus proche de moi quand je suis au top, ces dernières années, a été Tyson Gay [9’’69 en 2009]. Et en ce qui me concerne, je pense que je suis meilleur qu’avant Pékin, comme en 2009 où j’ai abaissé le record du monde à 9’’58.

– Vous sentez-vous capable de battre, ici à Londres, vos propres records?

– C’est possible, mais j’ai besoin de me sentir au top, d’avoir une bonne piste, une bonne météo et surtout la bonne énergie de la foule.

– Songez-vous toujours à courir un jour le 400 m?

– Peut-être, mais j’ai renoncé à m’y mettre cette année.

– Quel symbolique voyez-vous au fait d’avoir une montre à votre nom? Sachant que le temps est l’essence de votre métier, de vos courses qui réduisent les chronos. – Hublot est au sommet dans son domaine, je suis au sommet dans le mien. C’est une combinaison parfaite. Le temps est très important pour l’un comme pour l’autre.

«Yohan Blake n’a pas encore été confronté à un vrai défi, au départ d’une grande course, décidé à la gagner»