Le supermarché Juventus est ouvert 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Les richissimes clubs européens viennent y faire leurs emplettes avec cynisme, à l'affût, tels des charognards, prêts à négocier au centime comme dans un souk, méprisant le cruel destin d'une Vieille Dame autrefois noble et respectée.

Ramòn Calderòn, le munificent président du Real Madrid, a rempli son caddy avec le meilleur défenseur du Mondial, Fabio Cannavaro, et l'expérimenté milieu de terrain brésilien Emerson pour la modique somme de 23 millions d'euros. Les dirigeants du FC Barcelone ont fait une razzia dans le rayon des défenseurs: Gianluca Zambrotta et Lilian Thuram, les deux font la paire, emballés et expédiés en terre catalane pour 19 millions d'euros. Olé! Le milliardaire Massimo Moratti, président de l'Inter Milan, a d'abord fait la fine bouche puis s'est offert, en exigeant une réduction, le milieu de terrain français Patrick Vieira pour 9,5 petits millions d'euros.

La Juventus se désagrège, morceau par morceau, comme les icebergs de la banquise. Tout est en solde. L'«Avvocato» Gianni Agnelli aurait-il accepté d'user ses pantalons cousus sur mesure par le tailleur napolitain Caraceni sur les tribunes râpeuses du stade d'Arezzo ou de Trévise? Alors que Fiat se relève sur le marché de l'automobile, son équipe symbole plonge dans les abîmes du football au grand désespoir de ses 150 millions de tifosi dans le monde, 21 millions en Europe (on dénombre plus de 20 clubs de supporters en Suisse, d'Yverdon à Winterthour), dont 10 en Italie, le double de l'AC Milan.

La Juve, une fierté nationale, l'un des fleurons du «made in Italy», une passion dévorante, une religion qui compte parmi ses innombrables disciples le chanteur Eros Ramazzotti, le maire de Rome Walter Veltroni et des dizaines de députés qui ont fondé le Juventus Club Montecitorio au parlement. Ils devront se contenter d'une Juve au rabais, qui débutera en Coupe d'Italie contre le Martina Franca, un club fantôme des Pouilles actuellement sans dirigeants ni joueurs.

Cette sombre perspective n'a pourtant pas provoqué une fuite des sponsors. La société américaine Nike a annoncé qu'elle honorera son contrat en continuant de verser 12 millions par saison jusqu'en 2015. Tamoil respectera également ses engagements. La raison en est simple: les propriétaires, le colonel Kadhafi et ses fils, sont les 2es actionnaires du club piémontais. Les 80 millions d'euros dérivant de la cession des droits de retransmission risquent, en revanche, d'être revus à la baisse, la chaîne à péage SKY n'ayant pas encore racheté les droits de la Série B. Selon les experts, la relégation engendrera une perte sèche immédiate de 20 millions d'euros.

Dès lors, les joueurs-mercenaires se vendent au plus offrant, et quittent le navire qui sombre dans la mer noire de la Série B avec une pénalité de 17 points. Mais d'autres, imperturbables comme le capitaine du Titanic, Edward J. Smith, acceptent la fatalité, parfois par générosité, souvent par nécessité ou facilité.

«Je reste à la Juve même en 2e division», annonça, stoïque, Alessandro Del Piero. Une décision éthique accueillie par un chœur de louanges. Toutefois, qui aurait accepté de verser au vieillissant numéro 10 turinois ses 7,9 millions d'euros annuels jusqu'en 2008? Personne. Ses managers avisés, les frères japonais Miyakawa, lui ont probablement conseillé de rester sagement où il se trouve. On verra également la crinière blonde de Pavel Nedved sur les terrains de province. «J'ai fait une promesse à la famille Agnelli», a souligné le milieu tchèque, qui songeait pourtant à la retraite. Pavel le fidèle sait peut-être aussi que, pour une petite saison supplémentaire, il n'était pas nécessaire de bousculer les habitudes de son épouse, de changer l'école de ses deux enfants et de quitter la délicieuse villa qu'il occupe dans le parc select de La Mandria, près du golf pour célébrités.

Quid de Gigi Buffon, gardien talentueux et parieur fou? «Je reste à la Juventus, je veux gagner le championnat de Série B pour compléter mon palmarès», a-t-il expliqué avec ce détachement qui le caractérise depuis qu'il est choyé par la top model praguoise Alena Seredova. A moins qu'il ne craigne les réactions violentes des tifosi enragés. Buffon reste donc à Turin, même si son manager s'empresse d'ajouter prudemment: «Pour l'instant.» Pour passer des Bianconeri (Juve) aux Rossoneri (AC Milan), il ne suffit parfois que d'une palette de millions...

Le caractériel Suédois Zlatan Ibrahimovic affiche un sourire commercial aux photographes, mais son manager, Mino Raiola, menace: «La B? Jamais! Zlatan est prêt à porter plainte devant les tribunaux.» Le Français David Trezeguet sera-t-il le seul à passer sous les fourches Caudines de la division cadette? Des millions de tifosi de la Juventus, écœurés, rêvent d'un héros, un seul, qui relève le défi de l'abnégation et l'humiliation de la Série B, en adaptant la célèbre phrase gravée sur le marbre de la tombe de John Fitzgerald Kennedy à Arlington: «Ne vous demandez pas ce que la Juventus peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour la Juventus.»