Sport universitaire

Le Wall Game attend un but depuis 1909

Une fois l’an depuis 1766, les étudiants d’Eton se livrent à un jeu aussi riche de traditions que pauvre en actions. Le sport le plus con du monde se joue-t-il au pied du mur du plus prestigieux collège anglais?

Peut-on imaginer un sport plus exclusif et élitiste? Un seul terrain, pas de ligue ni de fédération, et un seul match qui compte réellement dans la «saison», le samedi précédant la Saint-Andrew (le 30 novembre). Cette année, la Saint-Andrew tombe un samedi, ce qui rend le Wall Game encore plus singulier.

Pratiqué uniquement au King’s College d’Eton, près de Windsor, ce mélange de football et de rugby existe depuis au moins 1766 (première partie recensée) et respecte le même cérémonial depuis 1844: les dix joueurs de l’équipe des Oppidans (élèves externes) escaladent le mur d’enceinte du collège et jettent leur casquette sur le terrain en signe de défi. Les dix joueurs de l’équipe des Collegers (élèves boursiers et internes) relèvent ce défi en marchant vers eux d’une seule ligne, se tenant par les coudes. Si les Oppidans ont l’avantage du nombre (ils sont 1250, contre 70 boursiers), les Collegers – qui, théoriquement, jouent à domicile – ont pour eux une meilleure connaissance du terrain, ce qui n’est pas rien.

Appelé the furrow (le sillon), il mesure 110 mètres de long pour seulement 5 mètres de large. Il est flanqué d’un long mur de briques légèrement incurvé, qui donne au Wall Game son nom. Le but du jeu est d’amener un ballon dans le but adverse: un arbre à une extrémité du terrain, une porte de jardin à l’autre. Malgré l’apparence de pugilat général, les règles sont assez strictes (interdiction de porter le ballon, seuls mains et pieds peuvent toucher le sol, interdiction des passes vers l’arrière, hors jeu) et complexes car elles changent lorsque l’on se rapproche de la zone d’essai, que ne peut atteindre un joueur que s’il est en contact avec le mur.

«Plus technique qu’il n’y paraît»

Un match se compose de deux mi-temps de trente minutes. Le score le plus fréquent est 0-0, et si quelques points ont été inscrits, le dernier but a été marqué en 1909. Selon le site de l’Eton College, «le Wall Game est exceptionnellement épuisant et beaucoup plus technique qu’il n’y paraît pour les non-initiés». Vu de l’extérieur, cela ressemble à une mêlée où les deux équipes ne se feraient pas face mais pousseraient côte à côte contre un mur. Comme celui-ci est là depuis 1717, ce sont les joueurs qui perdent: ecchymoses, chocs à la tête, éraflures profondes dues aux briques. Les blessures, quoique souvent superficielles, sont nombreuses et obligent les joueurs à porter gants, vêtements longs et casque de toile.

Pour ses détracteurs, le Wall Game est un sport brutal, inutile, dangereux et extrêmement ennuyeux. Il est souvent utilisé pour illustrer l’impasse de l’éducation des élites britanniques, photo à l’appui des spectateurs en queue-de-pie à califourchon sur le mur. Un reportage hilarant de 1956 de la BBC, qui préfigure les sketchs des Monty Python, présente le ballon («Regardez-le bien, c’est la dernière fois que vous le verrez»), se désintéresse assez vite du match, digresse sur le King’s College, puis revient au jeu, retrouvé au même point mais décrit ironiquement comme «un nouveau pic d’excitation».

L’un des joueurs les plus extraordinaires de cet étrange jeu fut James Kenneth Stephen, le cousin de Virginia Woolf. Très grand pour l’époque (1,83 m), ce poète raffiné était doté d’une force physique herculéenne. Il participa quatre fois au Wall Game entre 1874 et 1877, dont deux fois comme capitaine (keeper) des Collegers, qu’il mena à la victoire. Sa légende prétend qu’il aurait à lui seul contenu l’équipe adverse tandis que ses coéquipiers progressaient jusqu’au but. Les générations suivantes lui portèrent longtemps un toast en latin («In piam memoriam J.K.S.»), bien après sa mort en 1892 et bien après les rumeurs qui tentèrent d’en faire le mystérieux Jack l’Eventreur.

Boris Johnson, George Orwell et le prince Harry

Par la force des choses, les joueurs célèbres du Wall Game ne sont pas les buteurs et se sont surtout illustrés de l’autre côté du mur. Parmi les 20 prime ministers sortis d’Eton, deux ont participé au Wall Game: Harold Macmillan en 1909 (la dernière fois qu’il y a eu un but) et Boris Johnson en 1982. L’actuel titulaire du 10 Downing Street était même capitaine de l’équipe des Oppidans. Il apparaît sur des photos, air d’ogre albinos, triomphant dans des postures à la Donald Trump, jambes écartées, ballon tenu sur la cuisse, entouré de coéquipiers réduits au rôle de figurants.

En 2001, le prince Harry, jamais en retard d’une occasion de s’encanailler, prit goulûment part à la bataille. En 2003, des chercheurs ont retrouvé un vieux film du match de 1921, où l’on voit brièvement marcher, quatrième depuis la gauche, un certain Eric Blair, alors âgé de 18 ans et qui deviendra George Orwell. C’est la seule trace filmée de l’auteur de 1984. Après 239 ans de pur entre-soi masculin, un match féminin fut organisé en 2005. Ces dames purent ainsi «toucher au fruit défendu» (Jessica Simmonds, l’une des joueuses) mais pas au but; ce fut encore un 0-0. La parité avait conquis un nouveau bastion: le furrow d’Eton College, où l’on peut à la Saint-Andrew exaucer la prière de Brel dans La Chanson de Jacky: «Etre une heure, rien qu’une heure durant/Beau, beau, beau et con à la fois».

Publicité