Imaginez ce que donneraient les corners de football si les arbitres ne voyaient que les épaules et la tête des joueurs. Au lieu de s’effondrer avec théâtralité au moindre contact, les footballeurs chercheraient à dominer leur adversaire direct par tous les moyens possibles: coup de coude, coup de pied, tirage de maillot, torsion de bras, appui sur les épaules. Ils deviendraient forts, résistants, durs au mal, courageux. Ils deviendraient des joueurs de water-polo.

Très populaire dans les anciens pays de l’Est, respecté en Italie et en Espagne, relativement bien implanté dans les pays anglo-saxons, le water-polo est confidentiel un peu partout ailleurs. A regarder ce «handball aquatique» d’un œil, on se croirait déjà aux paralympiques: trois membres mobilisés pour se maintenir à la surface de l’eau, et un seul bras pour essayer d’envoyer le ballon dans un but protégé par un gardien. Première impression idiote mais compréhensible. Si les sports étaient des montagnes, le water-polo serait un iceberg; 90% de ce qui s’y passe se situe en dessous de la ligne de flottaison.

Un sport de combat

Parce que l’adversaire est le point d’appui sur lequel projeter son mouvement (élévation ou tir), parce que les arbitres n’ont aucun moyen d’y voir quoi que ce soit, le water-polo érige le marquage individuel au rang de sport de combat. Tout y est permis ou presque, excepté les ongles longs et les éclaboussures. C’est incroyablement physique et parfois violent. D’ailleurs, le seul match connu des non-spécialistes l’est pour sa brutalité. En novembre 1956, un mois après l’entrée des chars soviétiques à Budapest, la Hongrie et l’URSS se retrouvaient aux Jeux de Melbourne pour une finale qui prit une forte connotation politique et, après une bagarre générale, une coloration rouge sang.

Soixante ans plus tard, les mœurs se sont pacifiées. Croates et Monténégrins n’ont pas de comptes à régler, seulement une place en finale à aller chercher. Ils font leur apparition dans de superbes peignoirs aux couleurs de leur pays. Lorsqu’ils les ôtent, c’est pour dévoiler des physiques de troisièmes lignes de rugby. La feuille de match ne mentionne ni la taille ni le poids (dans l’eau, ce sont des notions relatives) mais à vue de nez, la jauge n’est pas loin du double mètre et du quintal. Le slip de bain, lui, est riquiqui pour ne pas offrir trop de prise à l’adversaire. Ce qu’il cache est protégé par une coque plastifiée.

Une bagarre sans pitié

Au contraire de la natation, poils, barbe et même un peu de gras aux côtes ne sont pas un problème. Les deux équipes portent des maillots de bain de couleurs différentes mais c’est le bonnet qui fait foi. Blanc pour les Monténégrins, bleu à damier rouge et blanc pour les Croates.

La première période (il y en a quatre de 8 minutes chacune) commence et le jeu s’installe en successions d’attaque-défense (à se demander si l’on ne pourrait pas rapprocher les buts d’une vingtaine de mètres). Les deux équipes se font face, en arc-de-cercle devant le but à défendre, comme au handball. Aussitôt, les couples se forment: marquage individuel strict (euphémisme) et une bagarre sans pitié pour la maîtrise de la position. Le poste le plus exposé est celui de l’avant-centre placé en pivot, dos au but. Un bras se lève, une tête s’enfonce dans l’eau: ça bouillonne tellement qu’on devine plus qu’on ne comprend.

Certaines choses sont toutefois limpides. La technique de bras est impressionnante. Les passes sont toutes «sèches» (elles ne touchent pas l’eau), parfaitement précises et dosées. Les doigts des poloïstes paraissent terminés de ventouses, tant la main adhère à la balle sans effort. Propulser ensuite le ballon avec force, sans appui et souvent même sans «armé» du bras, est un tour de force cent fois renouvelé. Malgré la difficulté de la tâche, la palette de tirs est riche: en lob, en force, à contretemps, avec ricochet sur l’eau.

Mené 3-0, le Monténégro revient à 3-3 puis concède une pénalité (coup de poing au visage) qui lui fait finir le quart-temps à six. Pause. Pas la peine de sortir; on s’assoit sur la ligne et on boit dans l’eau. La Croatie impose sa défense de fer et maintient constamment un écart de deux ou trois buts. Plus le temps passe et plus rien ne se passe. La fatigue est manifeste en fin de match. Les défenses prennent le dessus, les gardiens détournent plus de tirs, le score évolue peu. La Croatie gagne (12-8) et peut rêver de conserver son titre.

Salutations aux ecchymoses

En zone mixte, les corps sont marqués, griffés, bleuis, mais l’on s’arrête sur les mêmes masques de la victoire et de la défaite que partout ailleurs. Grands sourires, yeux rougis, mine basse. Pour la troisième fois consécutive, le Monténégro disputera la petite finale. Il a perdu les deux premières. Les joueurs, colosses en peignoirs de coton multicolores, se saluent et se témoignent du respect après la bataille.

Le public brésilien n’a pas sifflé. Il a observé, désemparé, et cherché à comprendre. Il faudrait filmer le water-polo différemment. Nanni Moretti, ancien joueur de Série A italienne, avait un projet autour des Jeux de Pékin mais ç’a n’a pas abouti. Le vrai problème, c’est qu’il faudrait mettre les gradins au fond de la piscine.


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