Le public, dans le stade ou devant son poste de télévision, les voit entrer sur le court, relâchés ou crispés, disputer leur match et repartir, glorieux ou abattus. Mais que font ces champions avant et après leur passage sur le ring? Comment s’alimentent-ils, par quels états d’âme passent-ils? De quoi est fait leur quotidien en tournoi? Stanislas Wawrinka a accepté que Le Temps le suive pendant toute une journée; de l’heure du petit déjeuner à celle du dîner. Dimanche, donc, jour de son premier tour à Roland-Garros, le Vaudois s’est prêté au jeu. Avec générosité et sincérité.

8h10 Il arrive souriant dans le hall feutré de son hôtel parisien. Le temps de récupérer son sac laissé à la réception, il s’engouffre dans la voiture officielle du tournoi qui nous attend devant l’entrée. Direction Porte d’Auteuil. Le trajet favorise l’entame d’une discussion par intermittence qui se prolongera jusqu’au soir. Il explique que son petit déjeuner, il se l’est fait à huis clos avec lui-même et les journaux. «Le matin, j’ai besoin d’un moment tranquille. Pas que je sois de mauvaise humeur mais j’aime prendre mon café seul, sans parler à personne. Souvent, je m’accorde ce moment dans ma chambre. Mais comme ma femme et ma fille sont là, l’organisation est différente. La petite dort jusqu’à 10h. Alors j’avais préparé mon sac hier soir et je me suis levé sans bruit. Et pris mon temps au petit déj.» Café, jus d’orange et toast. Souvent, il ne mange rien le matin mais il fallait bien s’alimenter un peu, ne sachant pas s’il en aurait à nouveau l’occasion avant son match. Il est d’une décontraction sidérante. «En fait, je suis assez serein cette année par rapport aux précédentes. Généralement, je suis plus tendu les jours précédant un Grand Chelem. Cela ne veut pas dire que je ne le serai pas avant le match.» D’où vient cet apaisement? «C’est un tout. Le fait de ne pas avoir de bobo physique – ce qui n’était pas le cas avant l’Open d’Australie –, d’avoir eu de bons résultats et d’être en confiance au niveau de mon jeu. Et comme j’ai beaucoup joué ces dernières semaines, j’ai pris quelques jours de congé en Suisse et suis arrivé ici un peu plus tard.»

On lui demande pourquoi il est programmé à l’entraînement à 12h avec Rafael Nadal. «C’était au cas où je jouais mon premier match lundi. Je m’entraîne avec lui de temps en temps. Je m’entends très bien avec plein de joueurs et comme je suis un bon mec à l’entraînement qui se donne toujours à fond et avec de la qualité, c’est plus facile d’attirer ceux qui sont tout en haut. Un mec comme Rafa met beaucoup d’intensité à l’entraînement. Il va frapper plus fort qu’en match. C’est intéressant. En plus c’est un gaucher. C’est bien de varier.»

8h20 La voiture file. On aperçoit déjà le stade. A cette heure-ci un dimanche matin, la circulation est fluide dans Paris. «Les jours de match, je déteste être à la bourre, alors je prévois large. J’ai commandé la voiture tôt pour avoir le temps de faire un peu de fitness – gainage et renforcement – pour mettre en route la machine avant l’échauffement. Et aussi me reprendre un petit café.»

9h25 Serviette sur l’épaule, raquette et boîte de balles dans une main, téléphone dans l’autre, il se rend d’un pas décidé vers le court numéro 6 où l’attend le Français Maxime Teixeira, 216e à l’ATP. Ensemble, ils tapent la balle pendant une demi-heure selon l’usage. Quelques gammes en coup droit, en revers, au filet, au service et au smash. Avant de prendre congé, ils échangent quelques propos sur leur pedigree. «T’as fait quoi l’an dernier?» «Perdu en huitième contre Federer», répond Wawrin­ka. «Et aujourd’hui, tu joues qui?» «Flavio Cipolla.» «Tu l’as déjà rencontré?» «Deux fois. Je l’ai battu à l’US et perdu à Chennai.»

10h Il quitte le court, plutôt satisfait. «L’échauffement sert avant tout à s’assurer qu’on a les bonnes sensations. Et là, tout va bien.» Retour au «player’s», comme on dit sur le circuit pour désigner l’espace réservé aux joueurs. «Je vais aller me doucher, me changer et lire encore un peu les journaux sur l’iPad.»

11h30 Le Vaudois attaque innocemment une platée de tortellinis verts. «En Grand Chelem, il faut manger quelque chose d’assez consistant car un match peut durer longtemps et il vaut mieux avoir quelque chose dans le ventre.» Il ignore alors que ces tortellinis sont maudits et vont lui rester sur l’estomac.

Toujours pas de signe extérieur de nervosité. «Parfois je suis tendu mais pas aujourd’hui.» Il avouera même avoir plaisanté jusqu’à la dernière minute avec les physios.

Severin Lüthi, l’un des entraîneurs de Roger Federer et accessoirement capitaine de l’équipe suisse de Coupe Davis, est là. Il en profite pour discuter un peu avec celui qui joue un peu le rôle du coach pendant cette période transitoire où il n’en a pas.

12h L’écran affichant tous les scores indique que sur le terrain numéro 7, celui où il va jouer, il y a déjà un set à zéro pour l’une des deux filles. «Je vais commencer à m’activer. Je vais aller faire mes «tape» (bandages de protection pour les chevilles), me changer, préparer mon sac, mes boissons pour le match et faire un petit échauffement physique avant d’aller sur le court.» Il disparaît dans les vestiaires.

12h25 Une voix au haut-parleur du restaurant des joueurs annonce: «Stanislas Wawrinka et Flavio Cipolla sur le court numéro 7 s’il vous plaît.» Severin Lüthi et Pierre Paganini, le préparateur physique du Vaudois, se dirigent aussi vers le court en question. Et prennent place en tribune. Ils seront rejoints plus tard par Paul Annacone, l’autre coach de Federer.

12h43 L’Italien a gagné le tirage au sort et choisit de recevoir. Mauvaise pioche. Le Vaudois est particulièrement efficace au service et déroule. Il remporte le premier set 6-2 en moins d’une demi-heure avec 94% de points gagnés sur ses premières balles. Deuxième manche: Wawrinka fait le break d’entrée mais sert moins bien et se fait débreaké à 2-1. Heureusement pour lui, l’Italien sert encore plus mal et aligne les doubles fautes. 6-3. A deux sets zéro, on se dit que l’affaire sera pliée en trois. Tant mieux. On crame sous le cagnard. Mais Wawrinka, lourd sur ses jambes, laisse filer la 3e manche. Puis la 4e, après avoir fait venir le médecin. Heureusement, il repique, fait le break d’entrée dans le 5e et s’impose 6-2 6-3 4-6 3-6 6-1.

16h Il quitte le court en sueur. Première réaction à chaud avec des mots essoufflés: «Je suis content d’avoir gagné, d’avoir fait le boulot. Ce n’était pas le meilleur match. Il y a eu des hauts et des bas mais je finis très bien. Des Roland, plus on en fait, plus on est serein. C’est un match de plus de gagné. Le but était de s’arracher pour passer ce premier tour.» A-t-il eu un coup de chaud? «Non, mais dès le début, je ne me sentais pas bien. Les jambes lourdes, le ventre gonflé et l’envie de vomir. J’aurais peut-être dû appeler le médecin plus tôt. Il m’a donné des pilules pour faire passer la nausée et les vertiges. Mais l’essentiel est de gagner. Le reste, on fait avec.»

16h30 Au lieu du plat de pâtes qu’il prend parfois dans les 45 minutes qui suivent le match, il opte pour une boisson de récupération. «Comme un shake composé de poudre et d’eau. Il y a toutes les vitamines que le corps a dépensées pendant l’effort.»

17h25 Quinze journalistes s’impatientent près de la salle d’interview numéro 2. Sa conférence de presse était programmée à 17h15. Il nous dira plus tard avoir pris le temps – après sa douche et un petit moment avec ses sponsors et son manager – d’aller voir sa fille à la crèche du tournoi.

17h30 Il arrive enfin au centre de presse. La RTS demande si elle peut passer avant. Ils doivent envoyer leurs images à 18h. Comme beaucoup de joueurs, «Stan» goûte moyennement à l’exercice de la conférence de presse d’après match. Et s’agace dès la deuxième question, portant sur son échange avec l’arbitre de chaise à l’issue du deuxième set pour une histoire d’arrosage du court. «Je viens de jouer plus de trois heures et vous me posez des questions sur ce qui s’est passé à côté.» A suivre, une interview pour Al-Jazira et un entretien avec un journaliste alémanique.

18h15 Fin des obligations médiatiques. «Je vais aux soins (traduisez: massage) et après je vais pouvoir rentrer.»

20h18 Il lance le signal du départ et commande une voiture. Pour quatre personnes et un siège enfant. Ilham et Alexia, 2 ans et 4 mois, sont du voyage retour jusqu’à l’hôtel. Ce qui n’empêche nullement de clore la conversation entamée 12 heures plus tôt. Une longue journée… «Trop longue!» dit-il en tapotant sur les touches de son BlackBerry. «Une journée typique Grand Chelem. Quand il y a de l’attente, de longs matches et tout le reste à faire derrière, presse et massage, on rentre tard. C’est épuisant. C’est pour ça que les jours entre deux matches, il faut éviter de s’éterniser au stade. En général, je m’entraîne, je fais un massage et je rentre. Sinon, ça fait trop.» Comme il a commencé dimanche, il a deux jours de repos devant lui avant son deuxième tour, mercredi. «C’est rare en Grand Chelem. Mais là, deux jours, j’avoue que ça ne me déplaît pas. Surtout après une journée comme ça. C’était spécialement long aujourd’hui. Quitter le stade tard, ça arrive souvent mais on est venus tôt. Ces deux jours vont faire du bien. Demain (lundi), je vais juste venir taper 30 minutes pour transpirer – avec «Rodge» (Federer) du coup –, faire un massage, un petit peu de presse et quelques autographes. Et mardi, ce sera un entraînement un peu plus intense, entre 45 minutes et 1 heure, comme on en fait généralement entre deux tours.» On revient sur ce qui lui est arrivé pendant le match. Il développe: «C’est apparu au bout de quelques jeux. Je pensais que c’était juste à cause du stress de l’entame de match. Mais comme ça ne s’améliorait pas, j’ai appelé le médecin. Au début, je jouais bien mais bouger me demandait beaucoup d’efforts. Et après, j’avais les jambes coupées, j’étais vraiment en retard sur la balle et je ne faisais que subir son jeu.» D’où son énervement à plusieurs reprises: «J’étais frustré, contrarié et fatigué. Pour que ça me demande une telle énergie ce match c’est que quelque chose n’allait pas. En revanche, il n’y a pas eu de nervosité. Parce que je me sens en confiance en ce moment. Je sais que quand je joue bien je le bats. J’en aurais ressenti si le 5e set avait commencé à être serré.»

«Regarde papa! Des chevals.» Alexia admire le film qui défile sous ses yeux à travers la vitre de la voiture. Elle est guillerette et pleine d’énergie. Elle a siesté jusqu’à 18h. Il sourit: «Je vais sûrement me coucher avant elle.»

20h50 Arrivée à destination. Wawrinka sort sacs et poussette du coffre et prend congé. Sa petite famille et lui vont dîner tranquillement à l’hôtel – il a faim, son dernier vrai repas remonte à 11h30. «Et après dodo. Je suis quand même fatigué.» Il va bien dormir. Comme ceux dont le corps est épuisé par l’effort mais l’âme apaisée. Son premier jour à Roland fut long, mais heureusement satisfaisant. Clap de fin.

«Le matin, j’ai besoin de boire mon café tranquille, sans parler à personne»