C’est comme une sorte d’immunité. Roger Federer, Novak Djokovic ou Rafael Nadal sont escortés d’un halo d’invincibilité confinant à l’intimidation naturelle. Face à eux, leurs pairs partent souvent battus d’avance. Comment se prémunir contre cette idée préconçue et parasitaire lorsqu’on affronte l’un des meilleurs joueurs du monde?

Cette question se pose à Stanislas Wawrinka. Après sa convaincante victoire, dimanche, contre l’Ukrainien Alexandr Dolgopolov, le Vaudois est rivé sur son choc des huitièmes de finale contre Djokovic. Pour lui, pas question d’adopter la posture du perdant: «Ça commence dans la tête, reconnaît-il. En y croyant. Il y a beaucoup de joueurs qui, lorsqu’ils arrivent sur le terrain pour affronter Roger, Rafa ou Djoko, pensent qu’ils ne peuvent pas gagner.» C’est le syndrome du complexe d’infériorité nourri par une déférence pénalisante. Comme une partie mentale en amont. «On est dans le match avant le match, où peut déjà se décider en partie le déroulement de la rencontre, explique, au bout du fil, Makis Chamalidis, psychologue de la Fédération française de tennis. C’est comme lorsque les nageurs se retrouvent dans la chambre d’appel ou les boxeurs, nez à nez, après la pesée. C’est l’affrontement de deux personnalités, ce que montre le langage du corps avant la compétition.»

Celui de Wawrinka aurait tendance à mimer la confiance. «C’est une question de niveau de jeu aussi. Je sais que j’ai les qualités pour battre n’importe qui. Maintenant, si je ne triomphe presque jamais des meilleurs, c’est normal. Ils surpassent tout le monde tout le temps, donc c’est logique qu’ils me battent aussi. Mais au moins, j’entre sur le terrain en étant convaincu que j’ai les moyens de faire quelque chose.»

Cette certitude que la victoire n’est pas que chimère est essentielle. Elle permet de laisser l’admiration néfaste au vestiaire et d’entrer sur le court la tête haute, fort de sa foi en soi. «Wawrinka va-t-il jouer contre une image, une stature, une aura ou va-t-il jouer contre Djokovic et sa forme du jour? Il sait que ce sera vraiment difficile de le battre mais son but doit être de le repousser dans ses retranchements, mentalement notamment», insiste Chamalidis. Pour lui, le Vaudois doit enfiler le «costume de scène»: «Celui du futur vainqueur, pour imposer son jeu, son identité. Il doit avoir cette conviction intime que ce jour-là il va tout faire pour le vaincre.»

Pour cela, il faut changer l’image que l’on se fait de celui qui sera de l’autre côté du filet. «Il faut puiser en soi cette force qui fait que l’on perd toute la vénération pour ces joueurs-là, tout en les respectant, poursuit le psychologue. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut plus dire bonjour. On se comporte avec politesse mais on cesse de respecter l’aura de l’autre pour imposer la sienne. Encore faut-il en avoir une. Mais si on a quelque chose à faire valoir ou à imposer, il faut le faire du début à la fin, sans hésiter. Parce que des joueurs comme Djokovic ou Federer font tout pour faire douter l’adversaire. D’où cette notion de match avant le match, de partie mentale avant l’affrontement.»

D’où cette nécessité, donc, d’enfiler le costume de vainqueur avant d’entrer sur le court pour chasser les parasites et tenter de déstabiliser l’autre. Wawrinka oscille entre la croyance en ses chances et la difficulté à occulter le pedigree de l’adversaire. «Je sais très bien qu’il est battable et que je peux le battre. J’en suis persuadé. A chaque fois que j’entre sur le court face à ces joueurs-là, je suis convaincu que je peux gagner. Mais ça ne veut pas dire que je vais le faire. Je suis conscient que ça arrive très rarement. Parce qu’ils remportent tout, tous les Grands Chelems, depuis des années. C’est pour ça qu’ils sont numéro un et deux mondial. La réalité est là.»

Il y a deux ans, à New York déjà, le Vaudois avait abordé son huitième de finale contre Andy Murray sans complexes, habité par la volonté de contredire la hiérarchie. Mais il refuse de s’appuyer sur cette performance: «Ça n’a rien à voir. On change tous au fil des ans. Ce ne sera pas le même match, pas le même adversaire et a priori pas le même court.» Il pourrait davantage se nourrir de sa solide prestation face à Federer, il y a quinze jours en demi-finale du Masters 1000 de Cincinnati, où il s’était incliné 7-6, 6-3. Un résultat d’autant plus significatif que le Bâlois a un jeu qui le gêne davantage que celui de «Djoko». De plus, sa relation à Federer l’empêche parfois de se débarrasser d’une déférence envahissante. «Ce match contre Roger à Cincinnati aide. Parce que plus on joue contre des adversaires comme ça, plus on tend vers leur niveau. Mais ce n’est pas ça qui va me faire battre Djokovic. Novak, c’est Novak. Sur dur, un joueur presque injouable, de très grand calibre. Ça risque d’être un challenge très compliqué, mais un beau défi. Il faudra exposer mon meilleur tennis possible. A chaque fois que je l’ai affronté, ce furent des matches très serrés. Parce que j’essaie toujours de me donner le maximum de chances.»

La «positive attitude». Ça ne fait pas tout. Mais c’est essentiel pour lutter contre l’immunité de l’autre.

«Wawrinka va-t-il jouer contre une stature ou va-t-il jouer contre Djokovic et sa forme du jour?»