«Un week-end très triste pour le monde du cyclisme.» Parmi la pluie d’hommages qui a arrosé les réseaux sociaux, celui du Bernois Fabian Cancellara a le mérite de la sobriété. En l’espace de 24 heures, le peloton a pleuré deux jeunes coureurs belges. Antoine Demoitié (25 ans) est mort après un accident avec une moto lors de la classique du Gand-Wevelgem, Daan Myngheer (22 ans) à la suite d’un infarctus survenu samedi lors de la première étape du Critérium international autour d’Ajaccio.

Daan Myngheer «a perdu sa dernière course après avoir lutté comme un grand champion», a annoncé son équipe Roubaix Métropole Lille (troisième division) sur Facebook. Samedi, il s’est arrêté à une trentaine de kilomètres de la ligne d’arrivée et a été pris en charge par une ambulance. Il est décédé lundi en début de soirée à l’Hôpital d’Ajaccio. Selon L’Equipe, ce n’était pas la première fois qu’il connaissait des problèmes au coeur: il avait déjà fait un malaise en 2014 lors d’une course amateur, mais les examens pratiqués à la suite de l’incident n’avaient démontré aucune anomalie. Champion de Belgique juniors en 2011, il était passé professionnel l’année dernière et avait rejoint l’équipe Roubaix Métropole Lille cette saison.

Sa mort a beaucoup ému un peloton à fleur de peau. Lundi matin, il avait déjà appris qu’Antoine Demoitié n’avait pas survécu à ses blessures. Dimanche, il avait été victime d’une lourde chute impliquant plusieurs coureurs, quelque 150 kilomètres après le départ d’une classique flandrienne qui en compte 242. Au sol, le Belge de l’équipe Wanty-Groupe Gobert (deuxième division) avait été heurté par une moto qui suivait l’action et n’avait pas pu l’éviter. Hospitalisé aux soins intensifs à Lille dans un état «extrêmement grave», selon son équipe, il est mort dans la nuit. A 25 ans, le cycliste se démarquait dans les sprints lors des arrivées en côte. Son palmarès affiche entre autres un Tour du Finistère en 2014, des deuxièmes places à la Handzame Classic et au Grand Prix de la ville de Zottegem en 2015 et un troisième rang lors de la première étape de l’Etoile de Bessèges cette année.

Annus horribilis

Au terme d’un week-end de Pâques particulièrement tragique, 2016 se dessine comme une annus horribilis pour le cyclisme. En mars, l’espoir français Romain Guyot (23 ans) est mort après avoir été percuté par un poids-lourd et, en janvier, six coureurs de l’équipe Giant-Alpecin avaient été renversés par une voiture, mais leurs blessures - plus ou moins importantes selon les cas - n’avaient pas eu de conséquences mortelles. Ces deux accidents avaient remis au coeur de l’actualité la problématique de l’entraînement des cyclistes, qui se pratique sur route ouverte avec les risques que cela implique. «Le cycliste a toujours été le plus vulnérable, expliquait au Temps Richard Chassot, ancien coureur et organisateur du Tour de Romandie. Forcément, il pratique donc un métier dangereux.»

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Si le décès de Daan Myngheer évoque davantage une certaine fatalité, celui d’Antoine Demoitié relance un autre débat: celui de la cohabitation, lors des courses, entre les coureurs cyclistes et les motos dites «suiveuses», qui transportent représentants des médias et de l’organisation. Elles ont été impliquées dans plusieurs accidents ces derniers mois. En août dernier, Greg Van Avermaet (BMC) était seul en tête de la Clasica San Sebastian lorsqu’il a été renversé par une moto de l’organisation. Quelques semaines plus tard, Peter Sagan (Tinkoff) portait le maillot vert de la Vuelta quand il a dû abandonner, victime de la même mésaventure. Le comble revient à Stig Broeckx (Lotto-Soudal), envoyé au tapis lors de la classique Kuurne-Bruxelles-Kuurne en février 2016 par une moto… de l’équipe médicale.

Tous ces accidents ont suscité leur lot de réactions dans le milieu, entre les patrons d’équipe qui s’estimaient lésés et les coureurs qui craignaient pour leur sécurité. «Nous ne pouvons plus rester à regarder cette effusion de sang en raison de superficialité ou d’incompétence», avertissait l’été dernier Gianni Bugno, président du syndicat des coureurs. Beaucoup de cyclistes estiment que le nombre de motos est devenu trop important sur les courses et que le protocole à respecter est insuffisant. Le décès d’Antoine Demoitié vient rajouter une teinte tragique au tableau.

Un pilote expérimenté

En l’occurrence, le pilote de la moto était très expérimenté et ne serait pas à blâmer, selon les premiers témoignages. «Il roulait sur des courses belges depuis au moins 20 ans, a expliqué José Been, l’attaché de presse de l’équipe Wanty-Groupe Gobert au Het Laatste Nieuws. Il est très affecté par ce qui est arrivé. Il ne s’agit pas d’une collision à haute vitesse, mais d’un accident. Il a voulu freiner et est tombé sur Antoine.»

Mourir en pratiquant son sport, sa passion, n’est plus acceptable. Réagissons, réagissez! Il y a trop d’anges cyclistes.

Cela n’empêche pas de nombreux cyclistes de mêler plaidoyers pour davantage de sécurité et hommages sur les réseaux sociaux. «Mourir en pratiquant son sport, sa passion, n’est plus acceptable. Réagissons, réagissez! Il y a trop d’anges cyclistes», a tweeté le Français Jérôme Pineau, fraîchement retraité. «Les motos sont une nécessité dans notre sport, à la fois pour la sécurité et pour la présence des médias. C’est leur conduite qui a besoin de gouvernance, a de son côté écrit l’Irlandais Dan Martin (Etixx-Quick Step). Dépasser le peloton dans les descentes ou les moments cruciaux, quand la vitesse est élevée et la lutte acharnée, ce n’est pas prudent.»

Pistes de réflexion

Mais alors, que faire? Michael Rogers (Tinkoff) propose de limiter la vitesse des motos à 15-20 kilomètres-heures de plus que le peloton lors des dépassements pour avoir plus de temps pour réagir lorsque l’inattendu se produit. Carlos Verona (Etixx-Quickstep) demande lui «moins de motos, des règles claires et des anciens cyclistes comme pilotes». Alberto Contador (Tinkoff), enfin, souhaite aussi que les motos en course soient plus contrôlées.

Dans un communiqué, le président du syndicat des coureurs Gianni Bugno a signalé «ne pas vouloir débattre en ce moment de tristesse et de chagrin». «Je ne veux accuser personne, mais faire réfléchir sur la responsabilité de chacun de veiller à ce qu’il soit toujours maintenu un très haut niveau d’attention, de sensibilisation et de contrôle sur les normes de sécurité.» Tous les regards sont tournés vers l’Union cycliste internationale, qui s’en est pour l’heure tenue à un mot de circonstance, exprimant «son extrême tristesse» et sa «coopération avec les autorités compétentes» pour l’enquête qui devra établir les circonstances de l’accident.