Ski

A Wengen, requiem pour le combiné alpin

L’épreuve qui couronne les athlètes polyvalents vit probablement sa dernière saison. Sa future disparition ne ferait qu’acter l’évolution du sport, mais laisse Wengen nostalgique

Voici probablement arrivé le dernier jour d’un condamné. Le combiné alpin de ce vendredi devrait être le dernier disputé à Wengen, qui l’a vu naître dans sa forme originelle (en 1930) puis moderne (en 2005). Au printemps, le comité de direction de la Fédération internationale de ski devrait décider d’intégrer le slalom parallèle au programme des Jeux olympiques dès 2022 à sa place, et ainsi signer l’arrêt de mort d’une épreuve qui servait de trait d’union entre celles de vitesse (descente, super-G) et celles dites techniques (slalom, géant).

«La décision définitive n’a pas encore été prise, mais c’est bien le scénario le plus probable», regrette Urs Näpflin, patron des courses du Lauberhorn. Dans l’Oberland bernois, le combiné fait toujours recette. Il attire de nombreux spectateurs (16 000 en 2018), soit moins que la descente (35 000) mais plus que le slalom (12 500), qui apprécient d’assister à une manche de descente et une autre de slalom le même jour au même endroit.

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Mais à une échelle plus globale, les responsables retiennent surtout que le combiné est compliqué à organiser et à diffuser. Ils lui préfèrent les récentes épreuves parallèles, qui se révèlent nerveuses, pleines de suspense et compréhensibles par les profanes. En un mot: télévisuelles. Le ski alpin n’est pas le premier sport à repenser son fonctionnement à l’aune de ce critère, qui a amené le tennis à l’introduction du tie-break et le volleyball à donner la même valeur à tous les points joués. Ces précédents ne suffisent pas à taire la question qui fâche les puristes: et la tradition, alors?

Course «sur le papier»

Car le combiné alpin existe à peu près depuis que le ski a cessé d’être un simple moyen de transport pour devenir un sport. En 1930, les premières courses de Wengen sont organisées pour démontrer aux visiteurs anglais que les Suisses sont de meilleurs skieurs. Les locaux Christian Rubi et Ernst Gertsch y parviennent en remportant respectivement la descente et le slalom, mais c’est le Britannique Bill Bracken qui gagne «sur le papier» à l’addition des deux classements. Le combiné est né.

Au début de l’histoire, il était convenu que le bon skieur était polyvalent. Il participait à toutes les courses et s’entraînait aux deux disciplines de base

Grégory Quin, historien du sport à l’Université de Lausanne

Il sera intégré au programme des Championnats du monde dès leur deuxième édition en 1932 et, lorsque le ski alpin devient sport olympique en 1936, il y sera la seule épreuve disputée, avec des doublés allemands tant chez les femmes que chez les hommes à Garmisch-Partenkirchen.

Sur la forme, ce «concours complet» des pentes enneigées a beaucoup évolué à travers les époques. Au départ, il n’est donc qu’un palmarès dérivé des résultats de plusieurs épreuves distinctes. Il devient ensuite une épreuve concrète disputée sur deux jours, avant de muter en 2005 seulement vers sa forme actuelle, au départ appelée «super-combiné»: une manche de vitesse raccourcie par rapport aux standards du plus haut niveau puis une manche technique dont les temps sont cumulés, le tout sur une même journée.

Spécialisation à l’œuvre

Mais sur le fond, le combiné alpin a toujours symbolisé une même philosophie du ski, selon laquelle le vrai champion est un athlète complet, capable du courage de foncer tout droit comme de l’agilité de dribbler les piquets. «Au début de l’histoire, il était convenu que le bon skieur était polyvalent, explique Grégory Quin, historien du sport à l’Université de Lausanne. Il participait à toutes les courses et s’entraînait aux deux disciplines de base, descente et slalom. Il faut savoir aussi que, avant la Première Guerre mondiale, les épreuves incluaient souvent une note de style; le chrono n’était pas l’unique considération.»

Le combiné est quelque part le vestige de ce romantisme qui paraît bien désuet à l’aune des obsessions actuelles pour les statistiques et les records. «Sa disparition attendue est la manifestation la plus claire d’une spécialisation toujours plus importante dans le ski alpin», reprend le chercheur. Pour lui, le processus a débuté à la fin des années 60 parallèlement à l’apparition de la Coupe du monde (en 66-67) pour atteindre une phase critique à l’aube de l’an 2000. Pour les jeunes, ce n’est plus le même deal: «On a alors commencé à orienter les skieurs dès l’âge de 12 ans vers la technique ou la vitesse en fonction de leur morphotype, voire du physique de leurs parents, note Grégory Quin. Aujourd’hui, nous sommes un peu revenus sur ce dogme, mais le principe de spécialisation demeure.»

Nostalgie olympique

Chez les femmes, la prodigieuse Mikaela Shiffrin rêve de polyvalence pour que son règne sur le Cirque blanc vire au totalitarisme, mais cette quête tient de l’exception. Aujourd’hui, rien n’incite objectivement les athlètes au grand écart entre vitesse et technique. L’entraînement pour les deux spécialités est totalement différent, sinon antagoniste. Les courses ne se déroulent ni au même moment, ni au même endroit. Et les combinés, censés rapprocher les fronts, ne sont qu’au nombre de deux ou trois par hiver.

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«C’est trop peu pour en faire une priorité», nous a plusieurs fois expliqué Justin Murisier, spécialiste de géant actuellement blessé. L’équipe de Suisse a toujours compté de nombreux athlètes qui, comme le Valaisan, affectionnent cette épreuve particulière. Luca Aerni et Wendy Holdener en sont d’ailleurs les champions du monde en titre, tandis que Michelle Gisin s’y est parée d’or aux derniers JO.

A Pyeongchang, il régnait, après ce qui restera peut-être comme la dernière distribution de médailles olympiques du genre, une atmosphère pesante. «C’est une discipline historique, et on va perdre une occasion de voir s’affronter les meilleurs techniciens et les meilleurs descendeurs sur la même piste», regrettait le Français Alexis Pinturault, deuxième. L’Autrichien Marcel Hirscher, le Norvégien Kjetil Jansrud et bien d’autres ont depuis exprimé leur désarroi face à la disparition annoncée du combiné alpin. Mais il ne se trouve plus grand monde pour penser que cela suffira à inverser la tendance.


Urs Näpflin: «Nous allons perdre une partie de notre tradition»

Le président du comité d’organisation des courses du Lauberhorn, Urs Näpflin, se prépare à l’éventualité de vivre son dernier combiné alpin à domicile. Avec nostalgie.

Le Temps: Que représente le combiné alpin pour l’étape de Coupe du monde de Wengen?

Urs Näpflin: Le combiné a toujours figuré au programme des courses du Lauberhorn. S’il disparaît, nous allons perdre une partie de notre tradition, même si organiser cette épreuve implique un énorme travail, car nous devons préparer deux pistes différentes pour le même jour, mais je regretterai énormément qu’il n’existe plus. En fin de saison, on attribue le grand globe de cristal au skieur qui a collecté le plus de points toutes épreuves confondues. Cela montre bien que la polyvalence est une notion importante dans notre sport, or c’est en combiné qu’elle s’exprime le mieux, car les athlètes doivent s’y montrer capables de passer d’un registre à l’autre au cours d’une même journée. Sportivement, il fait sens.

Les meilleurs athlètes ne vont pas établir un programme d’entraînement spécifique pour deux courses sur l’hiver

Urs Näpflin

La polyvalence n’intéresse-t-elle plus les athlètes?

Je crois que si. Marcel Hirscher gagne en slalom, en géant et en combiné; il a aussi participé à des super-G. Tous les descendeurs ont, plus jeunes, appris les bases du ski alpin en géant et en slalom. Pour moi, le problème vient simplement du fait qu’il n’y avait pas assez de combinés sur la saison. Les meilleurs athlètes ne vont pas établir un programme d’entraînement spécifique pour deux courses sur l’hiver. S’il y en avait quatre ou cinq, ce serait différent, notamment parce que le combiné aurait alors du poids au classement général.

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A quoi pourrait ressembler le futur programme des courses du Lauberhorn?

Actuellement, il y a plus de technique que de vitesse en Coupe du monde. Il est inimaginable qu’un descendeur remporte le grand globe de cristal. L’idée serait donc de participer à rééquilibrer les choses en organisant une descente-sprint le vendredi. Il y aurait des qualifications le matin, puis les 30 meilleurs participeraient à une finale l’après-midi, le tout sur un parcours raccourci par rapport à notre descente classique.

Encore une nouveauté…

Mais c’est une bonne idée. Actuellement, nous avons environ 90 coureurs au départ de notre descente. Ce n’est pas très intéressant pour les spectateurs de suivre une course avec autant de participants, dont la plupart n’ont rien à espérer… Avec la descente-sprint, les spectateurs auraient l’occasion de voir deux fois les meilleurs dans la même journée, et surtout de suivre une finale avec beaucoup d’enjeu. Cela participerait à redonner de l’attractivité à cette discipline.

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