«Ce serait triste si personne n’attaquait.» A la veille de l’étape reine des Alpes, courue sur 148 km entre Albertville et La Toussuire, Bradley Wiggins avait versé dans la politesse de salon de thé. Il n’en avait pas moins déclaré à ses invités, pendant le jour de repos, que cette étape serait la plus difficile. Après les coups d’épée dans l’eau répétés de Cadel Evans dans les derniers hectomètres, les jours précédents, et l’audace très prévisible de Vincenzo Nibali la veille, dans la descente du Grand Colombier. Hier, sur un parcours qui fut un concentré de difficultés, ponctué notamment des deux cols hors catégorie de la Madeleine et de la Croix-de-Fer, et qui a consacré la victoire en solitaire de Pierre Rolland, la concurrence de Bradley Wiggins a attaqué sans relâche. Mais même si la Team Sky n’a pas déployé l’hégémonie qu’elle affichait lors du dernier Critérium du Dauphiné, l’escadron britannique a une nouvelle fois montré son potentiel. Bradley Wiggins, qui a franchi la ligne aux côtés de Vincenzo Nibali, a augmenté de 1’ 26” son avance sur ­Cadel Evans.

Et c’est précisément par l’entremise de l’Australien que le Tour de France 2012 entrait dans son étape la plus rock and roll. A 65,4 km de l’arrivée, la Team BMC envoyait l’Américain Tejay van Garderen en éclaireur, avant que son leader ne le rejoigne, dressé sur les pédales. La tactique visant à briser le tempo régulier que peut supporter l’ancien pistard Wiggins s’achevait dans le souffle court de Cadel Evans, grimaçant dans la roue de son jeune lieutenant. L’offensive aura duré quelque 5 km d’une entreprise très risquée. «En tout cas, on aura essayé», analysait en direct John Lelangue, directeur sportif. Cadel Evans était-il trop juste? «Je ne pense pas, la Team Sky est trop forte.» Au terme de l’étape, Tejay van Garderen évoquait, pour sa part, «la tactique d’attaquer tôt. Mais ­Cadel n’était pas dans son meilleur jour».

La tentative de la Team BMC, l’équipe Sky l’a effacée avec ce flegme qu’elle met depuis des jours à annuler toute offensive. Il a fallu ensuite l’ardeur de Vincenzo Nibali, infatigable animateur, pour secouer le train de Sky. On aura alors vu Bradley Wiggins himself prendre les choses en main. Mais ce Tour de France 2012 se conjugue en anglais. Et c’est un autre Britannique qui aura créé un hiatus surprenant, sur les pentes de La Toussuire. En attaquant à 4 km de la fin, Christopher Froome aura mis son leader dans la position de celui qui cale. «Il y avait plein de bruit dans la radio, on a eu un peu de confusion», s’en expliquait le maillot jaune en conférence de presse. «Son attaque était planifiée. Il était prévu que, si on était toujours deux devant, il tenterait quelque chose dans le final, aussi longtemps que je serai au contact d’Evans et Nibali.» Vraiment? Froome représenterait-il la plus grande concurrence de Wiggins s’il n’écoute pas mieux les consignes, désormais deuxième du classement général?

Bradley Wiggins a dit avec la brièveté de ceux qui filent sur une ligne son soulagement, alors que le Tour de France quittera ce vendredi les Alpes. «Ce sentiment a été bien présent, au fur et à mesure que les kilomètres passaient. Le fait d’avoir lâché Cadel Evans y a contribué. Il a perdu plus de temps que je ne l’avais pensé. Son attaque dans le Glandon m’a surpris, car il restait beaucoup de route encore. Et parce qu’on imposait un rythme très élevé lorsqu’il a placé son démarrage.»

Hier, la Grande-Bretagne avait colonisé les pentes vers La Toussuire comme elle s’était ruée sur les Alpes à la fin du XVIIIe siècle. Voitures immatriculées outre-Manche, drapeaux en haies d’honneur, extravagances en série – qu’on relève ces skieurs de fond sur roulettes –, il ne manquait plus que The Queen sur une chaise à porteurs. Les Français se seront chargés de rappeler d’autres références. Au lendemain du succès de son coéquipier Thomas Voeckler, Pierre Rolland (Europcar), 25 ans, confirmait sa victoire à l’Alpe d’Huez sur le Tour 2011, qu’il terminait comme meilleur jeune. Rescapé d’une échappée lancée dès le premier col, mais aussi d’une chute dans la descente du col du Mollard, l’Orléanais a précédé de près d’une minute le plus jeune coureur du Tour, Thibaut Pinot (FDJ-Bigmat), vainqueur à Porrentruy. A La Toussuire, le Tour de France ne parlait pas qu’anglais.

«Cadel Evans a perdu plus de temps queje ne l’avais pensé.Son attaque dans le Glandon m’a étonné»