Tennis

A Wimbledon, l’été en pente raide

Pas de finale pour Johanna Konta. La Britannique a été nettement battue par Venus Williams (6-4 6-2), malgré le soutien supplémentaire de milliers de spectateurs massés sur la «Henman Hill». Reportage

Le contraste saute aux yeux. A gauche, les sièges en plastique de la grande tribune dorsale du court No 18 sont désespérément verts car totalement vides (on y joue Rodionov-Ellis au troisième tour du tournoi juniors masculin). A droite, c’est noir de monde alors que le match n’a pas encore commencé. Et qu’il n’aura pas lieu ici.
Ce serait difficile. Il y a bien de l’herbe mais le terrain est méchamment en pente. C’est Aorangi Park, l’extrémité nord du site de Wimbledon. Un espace vert dédié au pique-nique qui, depuis une vingtaine d’années et l’installation d’un écran géant, est devenu le lieu de ralliement des spectateurs sans billet pour les courts principaux. Lorsque la fin du tournoi approche et qu’un Britannique est toujours en course, c’est même l’endroit le plus couru de Wimbledon. Littéralement.

20 livres pour être assis dans l’herbe

Jeudi, pour la demi-finale de Johanna Konta contre l’Américaine Venus Williams, les plus déterminés sont arrivés dès l’ouverture des portes, marchant en rangs serrés derrière deux stewards tendant une cordelette. On aurait dit une inalpe, sans les bouses. Chacun a payé 20 livres pour s'asseoir dans l'herbe et regarder la télévision.

Vers 14h, les moins prévenants se sont fait surprendre par la qualification à marche forcée de Garbiñe Muguruza (6-1 6-1 en 65 minutes aux dépens de la Slovaque Magdalena Rybarikova). La colline ressemble déjà à Paléo en face de la grande scène. Nappe à carreaux, pieds nus aux ongles peints, coupe de Pimm’s ou pinte de bière, on prend ses aises en tentant de marquer son territoire. Les meilleures places sont prises, et personne ne se lève lorsque les joueuses entrent sur le terrain. Ovation pour Johanna Konta et Venus Williams, qui n’entendent pas: l’écran géant est adossé au court No 1, elles sont sur le Centre Court.

Au moins la vue est belle

Les gens continuent d’affluer. Alors le personnel de sécurité dirige le flot plus haut, plus loin. Défense de s’arrêter sur les marches. Vos pieds doivent être sur l’herbe, pas sur le chemin. Ne restez pas sur le pont, avancez. Une pergola offre de l’ombre, un rebord pour s’asseoir et une vue superbe: à droite, en surplomb, le clocher de l’église St-Mary; à gauche, en contrebas, le skyline futuriste des bords de la Tamise. Mais l’écran géant, lui, est caché par un mur de briques. Tant pis: deux femmes, la cinquantaine, restent là. «Mes enfants ont trouvé une bonne place», explique l’une d’elle. L’autre lui montre des photos prises dans la matinée sur les courts annexes, où il était possible de voir quelque chose.

Ça bouge dans la haie de buis derrière… Il y aurait des gens encore plus mal lotis? Nous abandonnons notre place, rapidement prise par une malvoyante, pour aller voir. Cette fois, c’est le bout du bout. Au-delà, c’est la grille hérissée de barbelés, la sortie sans retour. Certains pique-niquent et en oublient le match, dont quelques échos leur parviennent. D’autres, véritables snipers du tennis, parviennent à trouver d’improbables angles de vue, quitte à composer avec un pot de fleurs ou à plonger la tête dans un buisson.

Malgré le soleil, la qualité de l’image est excellente. Il y a 3-3 dans la première manche. Ça a l’air serré, intéressant. Pour mieux voir, pas d’autre option que de redescendre de l’autre côté. Mais toujours la même police du trafic qui tue dans l’œuf tout espoir de réjouissance. Seule solution: tourner indéfiniment et marcher lentement, le plus lentement possible, tout en guignant du coin de l’œil comme un voyeur sur une plage naturiste.

Un public très féminin

Tout en bas, sous l’écran géant, on ne voit rien mais le contrechamp est intéressant. Au fil des années, la colline a été équipée et travaillée au bulldozer. Elle se compose de trois niveaux en terrasses. La foule compacte oscille la tête comme une rizière humaine. Il y a très majoritairement des femmes, pas mal de minorités visibles, quelques enfants mais peu de jeunes.

A 4-4, Johanna Konta a deux balles de break. L’ambiance monte de deux crans, mais Venus Williams s’en sort. Soupir de déception teinté de fatalisme. Et cris d’effroi lorsque l’Américaine prend le break – et le set – au jeu suivant. Une grosse femme au style africain chante les louanges de Venus. Intrigué, le public se lève, tourne la tête, prend une photo. Quelques répliques fusent. Tout cela est bon enfant.

Une colline maudite?

Certains cèdent déjà leur place. Le match devient moins intéressant. On s’époussette les fesses, on se dégourdit les jambes, on consulte sa messagerie. Ceux qui ne décrochent pas en sont réduits à vibrer sur les balles de break sauvées par Konta. Elles sont applaudies mains au-dessus de la tête, comme dans un concert au moment des rappels. Il n’y en aura pas. Eliminée 6-4 6-2 en 1h13 de match, Johanna Konta n’ira pas en finale. C’est peut-être la malédiction de cette colline, que l’on surnomme «Henman Hill» depuis l’époque (1996-2004) où elle se gonflait des espoirs placés en Tim Henman.

Quatre fois, l’Anglais échoua en demi-finale. En 2012, Andy Murray effaça enfin le souvenir de Fred Perry mais le nom de «Henman Hill» est resté. Johanna Konta la débaptisera peut-être. L’Angleterre n’a plus remporté le simple dames depuis Virginia Wade en 1977.

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