«Je veux revivre ce sentiment si spécial de gagner à Wimbledon. Je joue mieux qu'il y a douze mois, et je me sens mieux parce que je sais de quoi je suis capable.» Si l'on ne connaissait pas Roger Federer, ce qui n'est que la conscience lucide de son état de forme passerait pour de l'insupportable forfanterie. Or, le numéro un mondial ne cherche à impressionner personne par cette simple déclaration – il le fait bien mieux sur un court, raquette en main. Son élimination au troisième tour de Roland-Garros par Gustavo Kuerten, témoignage d'une surface qui se refuse encore à lui, a été effacée par la reconquête sans coup férir de son trophée à Halle, une victoire qui signifie que «Rodgeur» n'a plus perdu sur gazon depuis 17 matches. Mais c'est une défense d'un autre calibre qui attend le Bâlois dès aujourd'hui, à l'heure du sandwich au concombre: son premier titre de Grand Chelem, dans son tournoi préféré.

Quelle différence en une année: plus personne ne s'interroge sur les capacités de Federer à exploiter son talent naturel dans les grandes occasions. A la veille de l'édition 2004 des Championships (118e du nom), Roger Federer est le pari le plus sûr des bookmakers (cote: 11 contre 10). Personne n'a oublié la fabuleuse leçon de tennis qu'il a donnée en demi-finale l'an dernier à Andy Roddick, et chacun sait le parcours accompli depuis par le phénomène helvétique.

Dans un tournoi qui a vu nombre de têtes couronnées décliner l'invitation, pour cause de blessure ou d'allergie à l'herbe (Agassi, Nalbandian, Kuerten, Gaudio, entre autres), Federer pénétrera en roi sur le Centre Court pour ouvrir le bal, contre un qualifié britannique, Alex Bogdanovich, matricule 307 à l'ATP. Même si le premier jour de Wimbledon n'est jamais avare de surprises (Martina Hingis, en 2001, et Lleyton Hewitt, en 2003, peuvent en témoigner), ce n'est pas de ce sujet de Sa Très Gracieuse Majesté que le danger viendra, mais du seul joueur de classe mondiale que l'Angleterre ait produit depuis vingt ans: Tim Henman (tête de série No 5).

Chaque année, comme un marronnier, la Henmania frappe la grande île à l'approche du tournoi londonien, atteint son paroxysme lorsque le gentil natif d'Oxford parvient en quart ou en demi-finale, puis s'éteint aussi vite que la confiance de l'élégant volleyeur au moment fatidique. Cette année pourrait différer. Epargné par les soucis de santé, épanoui par la paternité, Henman a réalisé un printemps impressionnant, couronné par une participation aux demi-finales du «French», sur une terre battue si étrangère à cet amateur de jardin. Surtout, «Tiger Tim» dispose d'un tableau plutôt dégagé, avec une demi-finale programmée contre Andy Roddick (No 2), où la subtilité de son jeu pourrait désarçonner la puissance uniforme de l'Américain; s'il parvient en finale, devant son public qui attend depuis 1936 un successeur à Fred Perry, Henman se souviendra qu'il sait parfaitement comment gêner Federer.

Encore faut-il que celui-ci passe toutes les haies qui mènent au 4 juillet. La plus haute pourrait être Lleyton Hewitt (No 7) en quarts, puis Guillermo Coria (No 3) ou, plus probablement, Sébastien Grosjean (No 10) en demi. Le Suisse mentionne encore un outsider, poussé par un accès de tendresse: Goran Ivanisevic. Le héros de 2001 revient sans doute faire un dernier tour sur le terrain de son plus fol exploit.

Chez les femmes, en l'absence du duo belge Hénin-Hardenne et Clijsters, les sœurs Williams, archifavorites, devront se méfier de l'armada russe, emmenée par Myskina et Sharapova. Joker des pronostiqueurs (à 10 contre 1), Amélie Mauresmo maîtrisera-t-elle enfin ses nerfs sur le vert apaisant du gazon anglais?