Interview

Wladimir Andreff: «Il ne faut pas trop attendre des JO bon marché»

L’économiste du sport Wladimir Andreff dissèque l’impact des Jeux olympiques depuis cinquante ans, entre fatalité des dépassements budgétaires, limites des Jeux low cost et pistes pour améliorer le processus d’attribution

Les Jeux olympiques low cost, qui ont aujourd’hui les faveurs du CIO et de l’opinion, ne laisseront pas d’héritage majeur. C’est la position du Français Wladimir Andreff, professeur et économiste du sport qui étudie l’impact des JO depuis ceux de Grenoble, en 1968. De quoi éclairer le projet de candidature Sion 2026 à la lumière de l’histoire et des sciences économiques.

Le Temps: Comment se répartissent les coûts de l’organisation des Jeux olympiques?

Wladimir Andreff: Il faut distinguer trois grands blocs: le fonctionnement du comité d’organisation, la construction d’équipements sportifs, et enfin celle d’infrastructures non sportives. Ce sont les deux derniers types de coûts qui génèrent des dépassements budgétaires. On vient d’apprendre que la piscine que Paris doit construire en vue des Jeux olympiques 2024 coûtera 100 millions de plus que prévu. Ce n’est pas rien, mais c’est encore peu par rapport à ce qui peut survenir lorsqu’il faut construire une ligne de métro, ou raser une partie d’un centre-ville pour y nicher un parc olympique et un stade.

Rien de tout cela n’est prévu en Suisse au cas où la candidature Sion 2026 devait aboutir…

Effectivement, je n’ai pas entendu parler d’un projet de tunnel sous les Alpes (rires). Et je sais que de gros efforts sont entrepris pour utiliser des infrastructures existantes, comme la piste de bobsleigh de Saint-Moritz. Quand vous parlez construction de piste de bob ou de tremplin de saut à skis avec des hauts responsables du CIO, ils lèvent les yeux au ciel car ils connaissent le risque de voir ces installations se transformer en «éléphants blancs». L’éviter est un vrai point fort du dossier suisse.

Mais tous les Jeux olympiques ont fini par dépasser leur budget. Faut-il y voir une fatalité?

Oui, car obtenir les Jeux olympiques résulte d’un processus d’enchères. Chaque ville candidate tente de convaincre les membres du CIO, et c’est la «mieux-disant» qui s’impose. Or, le Prix Nobel d’économie Richard Thaler a démontré que si un objet mis aux enchères a une valeur inconnue et incertaine, mais la même pour tous, c’est celui qui surenchérit le plus qui le décroche. Mais la théorie des enchères montre qu’il hérite aussi de ce qu’on appelle la winner’s curse, la malédiction du vainqueur, car il a été amené à le payer très cher.

Dans le cas de l’attribution des JO, cela signifie-t-il que les villes candidates ont tendance à sous-estimer les coûts réels pour séduire le CIO?

Exactement. On sous-estime les coûts et on surestime l’impact économique pour ficeler le projet le plus séduisant possible sur le papier. Je ne dis pas que les comités de candidature cachent des charges mais… ils les minimisent clairement. Londres 2012 n’avait pas inclus la TVA sur certaines dépenses prévues. Paris 2024 n’avait pas suffisamment tenu compte des frais de sécurité. Les coûts réels se révèlent plus importants que les coûts annoncés, cela s’est vérifié sur chaque édition des Jeux olympiques, sauf une, et elle confirme la théorie. En 1984, Los Angeles n’a pas dépassé son budget parce que la ville était seule en lice pour l’organisation des JO. Elle n’a donc pas dû surenchérir pour les obtenir.

Qui faut-il blâmer pour ces dépassements de coûts systématiques?

Le CIO dit que c’est la faute des hommes politiques locaux. Des mouvements anti-Jeux olympiques affirment que c’est la responsabilité du CIO. La vérité, c’est que le coupable n’est autre que ce mode d’attribution par enchères.

Ne peut-il pas être modifié?

Il pourrait l’être. Le CIO a déjà pris des mesures pour limiter les dépassements de coûts. Cela passe par l’encouragement à utiliser des infrastructures existantes, par exemple. Je plaide aussi pour un audit régulier des candidatures olympiques. En France, Paris 2024 sera suivi jusqu’au bout par la Cour des comptes, c’est un bon début. Mais ces démarches ne s’attaquent pas au cœur du problème: tant que les Jeux olympiques seront attribués par enchères, la winner’s curse existera.

Comment la supprimer?

Grâce à des solutions radicales, qui n’ont aucune chance d’être adoptées. Par exemple, en décidant une fois pour toutes où ont lieu les Jeux olympiques, à chaque fois au même endroit. Ou en déterminant une alternance régulière entre quelques villes qui ont déjà fait leurs preuves en la matière. Il y a aussi l’idée de Wolfgang Männig, ancien médaillé olympique d’aviron et économiste allemand: tirer au sort, parmi les villes candidates, celle qui organisera les Jeux. Dans ce contexte, elles n’auraient aucune incitation à broder un projet trop optimiste. Cela ne serait d’aucune utilité face au hasard. Ce n’est pas une mauvaise idée, mais le CIO perdrait le contrôle et il ne va pas transiger sur son pouvoir. Reste l’option prise par l’UEFA pour l’Euro 2020: disloquer l’événement entre de nombreuses villes dans plusieurs pays.

Serait-ce possible pour les JO?

Pourquoi pas? L’Euro se déroulera dans 13 pays. Aucun de ceux-ci ne prend un grand risque financier. En contrepartie, aucun ne va gagner énormément non plus. Il ne faut pas oublier qu’il y a une relation entre l’investissement consenti au départ et l’impact économique d’un événement sportif. Peu de moyens engagés, c’est peu de retombées. Il faut en être conscient, notamment dans le cas de Sion 2026, qui prévoit des coûts très limités: l’héritage sera à la hauteur. Il ne faut pas trop attendre de Jeux olympiques bon marché.

A l’inverse, les Jeux olympiques chers peuvent-ils avoir un impact majeur?

Bien sûr. Les JO de Sotchi sont pointés du doigt pour avoir été les plus chers de l’histoire, coûtant quelque 50 milliards de dollars. Mais à ce prix, on a un héritage. Une bretelle autoroutière a été construite pour contourner la ville, qui était très embouteillée auparavant – cela a un impact économique: les gens gagnent du temps, ils ont moins d’accidents, ce qui allège le système de santé, etc. En contrepartie, on a généré de la pollution. Toutes ces externalités, positives et négatives, il faudrait les inclure dans une étude d’impact sur une période très longue pour savoir une bonne fois pour toutes si le coût des Jeux vaut le coup d’être payé. Mais personne ne le fait. Ce serait trop cher à mettre en place.

Vous connaissez bien le cas de Grenoble, qui a accueilli les Jeux olympiques en 1968. Qu’en reste-t-il?

La ville a clairement été transformée par les JO. On a construit une nouvelle gare, deux aéroports, de nombreuses installations sportives. J’ai vécu dix ans à Grenoble dès 1980 et j’ai profité de ce qui avait été bâti pour les Jeux olympiques. Je l’ai aussi payé, car la ville a dû rembourser son emprunt sur vingt-sept ans via les impôts locaux. Mais il est clairement resté quelque chose de l’événement: l’attractivité, la médiatisation, la réputation et bien sûr le patrimoine immobilier.

Mais si on ne construit pas de nouvelle gare…

L’héritage sera évidemment moindre. Les Jeux olympiques ont catalysé la rénovation de Grenoble, ou la transformation de Sotchi. Cette dernière était une cité balnéaire, c’est devenu Nice: la mer d’un côté, les montagnes pour skier de l’autre. Mais sans effort financier au départ, cela n’aurait pas été possible.

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