Football

Xamax, construction d’une «remontada»

Dans «Xamax, 2307 jours», la journaliste Raphaèle Tschoumy chronique le patient retour au sommet du club neuchâtelois depuis sa faillite. Un document très intéressant sur la création - en accéléré - d'une structure professionnelle

Après sa défaite à domicile dimanche contre Lucerne (1-2), Neuchâtel Xamax est dernier de Super League avec 10 points. Une situation préoccupante, même si le néo-promu savait que sa première saison dans l’élite du football suisse serait difficile. Il l’avait quittée au beau milieu de la saison 2011-2012, emporté jusqu’à la deuxième ligue par la gestion frauduleuse du président tchétchène Bulat Chagaev.

Du 26 janvier 2012, date du dépôt de bilan de la société qui gérait l’équipe professionnelle, au 21 mai 2018, soir du retour officiel en Super League, il s’est écoulé 2307 jours, que détaille un livre qui paraît le 1er novembre. Le récit d’une décision émotionnelle («Il faut faire quelque chose!») et de ses conséquences; la chronique d’une renaissance sportive (quatre promotions en six saisons); l’histoire d’une start-up qui a réussi. «De quelques milliers de francs, le budget est passé à plus de 7 millions en six ans. L’entreprise offre aujourd’hui un emploi à 35 personnes pour une masse salariale de 3 millions de francs», résume l’auteure, Raphaèle Tschoumy.

Le 7 octobre 2018: Pour Neuchâtel Xamax, l'apprentissage continue

Sous la communicante, la journaliste

Ancienne journaliste de la RTS, future cheffe de la rubrique sportive d’Arcinfo, cette fan de Xamax depuis l’enfance fut de février 2017 à septembre 2018 la cheffe de presse du club. Une position privilégiée, mais aussi potentiellement ambiguë. «J’ai eu accès aux documents, mais aussi aux gens. Comme je n’étais pas là depuis le début, j’ai mené des dizaines d’interviews, parfois assez longues.»

Le livre, c’est l’un de ses mérites, ne craint pas d’évoquer les sujets qui ont fâché: la fusion-absorption de Serrières en 2013, le départ inévitable mais douloureux de l’entraîneur des débuts, Roberto Cattilaz, la rupture plus froide avec le buteur Mickaël Rodriguez, les relations distendues avec Gilbert Facchinetti, le rendez-vous manqué avec Didier Cuche. Le club a laissé Raphaèle Tschoumy faire et n’a pas cherché à brider la journaliste, qui n’a jamais vraiment sommeillé sous la communicante. «Christian Binggeli a lu les épreuves du livre parce que je voulais être sûre de l’exactitude des faits. J’avais un peu peur du coup de ciseau; en fait, il a plutôt donné des détails supplémentaires.»

En juillet 2018: Neuchâtel Xamax, du travail de pro

Sa part du gâteau

Son premier contact avec le président xamaxien est un e-mail daté du 31 mai 2011 dans lequel celui qui signe «un supporter de la première heure» reproche à la journaliste de la RTS de ne pas «au moins laisser une chance» à Bulat Chagaev. L’amour est aveugle. Christian Binggeli et son fils Gregory sont des passionnés mais n’y connaissent rien. Ils vont apprendre. A chaque nouvelle étape ses nouveaux défis, qu’ils abordent avec leurs armes (prudence, honnêteté, désintérêt personnel) et quelques principes, dont le refus de licencier un entraîneur et le souci de la parité au sein du comité.

Une scène symbolise cet apprentissage sur le tas: le 14 avril 2012 («cent ans après le naufrage du Titanic», s’amuse l’auteure), Xamax joue son premier match en deuxième ligue inter. Christian Binggeli serre une main, puis une autre, puis encore une autre et finit par remercier une à une les 410 personnes présentes.

Michel Decastel, le «choix par défaut»

Alors qu’il s’était engagé à quitter le club en Challenge League, le président avoue avoir lui aussi envie «de goûter un petit morceau du gâteau». Il se pique au jeu médiatique, se blinde aux critiques, se politise un peu. Là encore, l’apprentissage passe par quelques maladresses. Ainsi lors de la présentation au groupe professionnel, le 22 octobre 2015, du nouvel entraîneur Michel Decastel.

Christian Binggeli explique avoir d’abord pensé à Bernard Challandes (qui rêvait plutôt d’une sélection nationale), puis n’avoir pas pu se mettre d’accord avec Philippe Perret. «Alors du coup, j’ai pris Decastel!» Le «choix par défaut» retourne brillamment la situation. «Aujourd’hui, c’est le jour de mes 60 ans. Franchement, je ne suis pas sûr que ce soit un cadeau de recevoir une équipe pareille.»

«On a tous fait des concessions»

Xamax, 2307 jours intéressera également les historiens du football suisse. L’ouvrage renseigne sur les montants en vigueur au gré de la remontada: évolution des salaires, du budget, des contrats de sponsoring, de la location des loges. En Challenge League, Xamax propose d’abord 5500 francs à Michel Decastel, qui veut bien faire des efforts mais pas bosser «pour des clopinettes».

Paradoxalement, le club est riche après la faillite (800 000 francs de budget en deuxième ligue inter) et ne cesse de «s’appauvrir» comparativement à ses rivaux lorsqu’il remonte un à un les échelons vers le sommet. Chaque sou compte et tout le monde met la main à la pâte: l’entraîneur Roberto Cattilaz conduit le minibus, Gregory Binggeli joue les speakers, Stéphane Henchoz (arrivé fin 2015) est quasi bénévole la première saison.

Lorsque le club bat le rappel des anciens joueurs du cru à partir de 2013, tous acceptent d’importantes baisses de salaire. Charles Doudin avait des offres de Super League, Mike Gomes gagnait le double à Servette. «On a tous fait des concessions pour Xamax. C’est un choix», dit Raphaël Nuzzolo. Aucun ne le regrette. A Neuchâtel, Christian Binggeli recrée ce qui existait il y a une quarantaine d’années et qui ne marchait pas si mal: un semi-professionalisme qui insère les joueurs dans un projet, un réseau, un tissu économique, une communauté. Les joueurs gagnent moins que du temps où ils étaient des déracinés courant le cachet mais ont paradoxalement moins de souci à se faire pour après.


Raphaëlle Tschoumy, Xamax: 2307 jours, chronique d’un retour, Editions Alphil, 180 pages, 33 fr.

Publicité