Football

Il y a 20 ans, la révolution Wenger à Arsenal

Le 22 septembre 1996, un entraîneur français venu du Japon débarquait à Londres. «Arsene who?», ironisait la presse anglaise. Vingt ans après, Arsène Wenger est toujours à Arsenal, mais autour de lui tout a changé

Arsène Wenger a annoncé mardi 20 avril 2018 son départ du banc des Gunners à l'issue de la saison. Pour mieux comprendre son travail, nous republions cet article.

C’est un anniversaire que tous les fans d’Arsenal n’ont pas envie de fêter. Jeudi 22 septembre, cela fera vingt ans qu’Arsène Wenger est le manager des Gunners. Pour certains, c’est beaucoup trop. Après dix ans de vaches grasses (trois titres de champion, quatre victoires en Cup, une finale de Ligue des champions, une finale de Coupe de l’UEFA), le club a connu une traversée du désert de neuf saisons sans trophée, avant de nouvelles victoires en Cup en 2014 et 2015.

Avec Wenger, Arsenal (qui reçoit le FC Bâle à Londres mercredi 28 septembre) participe à la Ligue des champions pour la vingtième saison consécutive. «Seul le Real Madrid fait aussi bien», souligne le coach français, très fier de cette régularité au plus haut niveau. En championnat, son équipe ne s’est jamais classée moins bien que quatrième. Mais les supporters, qui payent les abonnements les plus chers d’Europe, se désespèrent de voir leur équipe invariablement échouer au poteau (deuxième derrière Leicester en 2016).

Longtemps, parce qu’il fallait financer le nouveau stade, ils ont vu partir leurs quelques stars (Vieira, Henry, Fabregas, Nasri, van Persie) et arriver quantité de joueurs moyens. Parce que seul le palmarès importe désormais, ils somment Wenger d’entamer le trésor de guerre que nourrit chaque week-end l’Emirates Stadium (140 millions de francs de recettes en 2014-2015). Le coach résiste, sans que l’on sache si c’est parce qu’il juge les sommes de transfert actuelles indécentes ou pour plaire à ses actionnaires.

Le plus ancien à son poste

L’Alsacien est, de très loin, le plus ancien entraîneur en poste au niveau professionnel en Europe. Sa longévité remarquable n’est pas unique: Alex Ferguson (26 ans à Manchester United) ou Guy Roux (41 ans à l’AJ Auxerre) ont fait mieux. Mais Guy Roux n’a transformé que l’AJ Auxerre. Wenger, lui, a révolutionné le football anglais.

J’ai eu la chance d’interviewer Arsène Wenger deux fois. La première moins d’un an après son arrivée à Arsenal. En juillet 1997, un jeune journaliste local pouvait aborder directement le coach d’un grand club anglais à la sortie d’un entraînement. Arsenal était à Nyon (sur le terrain B, derrière la tribune) et l’événement n’intéressait personne. Il y avait pourtant sur la pelouse d’authentiques stars internationales, comme Dennis Bergkamp, Ian Wright, David Seaman, Tony Adams, et d’autres en devenir, comme Patrick Vieira, Emmanuel Petit et Nicolas Anelka. La seconde fois, c’était en début d’année 2016 au Salon international de haute horlogerie de Genève (SIHH). Il avait fallu passer par un sponsor horloger, soumettre les questions à l’avance, modifier trois fois le lieu du rendez-vous, attendre nerveusement dans le lobby d’un hôtel de luxe, faire valider les réponses par le staff d’Arsenal. Arsène Wenger était resté le même: courtois, attentif, analytique, précis dans ses réponses.

Entre le deux, Arsenal a multiplié sa moyenne de spectateur par 1,6, son nombre d’employés par 7, son chiffre d’affaires par 12, la valeur de son action par 40. L’économie du football est devenue une industrie du spectacle. Invité à jeter un pont entre ces deux rives, il réfuta avoir eu une quelconque vision. «Je n’imaginais pas une telle évolution; j’ai juste constaté qu’il fallait développer le club. Nous n’avions pas de terrains d’entraînement, un stade un peu exigu, un effectif vieillissant. J’ai eu la chance d’avoir affaire à un board très courageux.»

Un état d’esprit

A son arrivée, c’est peu dire que le football anglais est réfractaire. «Arsene who?», se demande l’Evening Standard. «Qu’est-ce qu’il peut bien savoir, un Français venu du Japon», ironise Alex Ferguson. Et bien, il sait quand même deux ou trois choses… Il sait que les joueurs formés en France sont plus performants et moins chers. Que l’hygiène de vie des Anglais n’est plus compatible avec le haut niveau. On parle d’une époque où l’alcoolisme est quasi institutionnel dans le vestiaire et où le car de Newcastle s’arrête au Fish&Chips sur le chemin du stade! Il sent enfin que le football anglais est d’abord un état d’esprit, que des joueurs de tous les pays peuvent s’y fondre, et qu’ils seront supportés sans arrière-pensée par les fans pour peu qu’ils jouent avec coeur.

A Nyon en 1997, le transfert tout récent du jeune attaquant du PSG Nicolas Anelka avait fait grand bruit mais Wenger l’expliquait simplement. «Le contingent avait besoin d’être rajeuni et étoffé. Je voulais des joueurs de moins de 28 ans avec l’expérience de la pression des grands clubs. Le problème, c’est qu’en Angleterre, ils sont soit à Manchester ou Liverpool, soit hors de prix.» Arsène Wenger avait alors pointé du doigt un joueur qui aidait à ranger un but amovible. «Regardez ce grand blond, là. C’est un latéral de 18 ans que j’ai acheté 2,5 millions à Luton. Anelka, lui, était libre.» Neuf mois plus tard, Arsenal réalisera le doublé. Le grand blond, Matthew Upson, sera prêté trois fois avant de faire une honnête carrière à West Ham. Nicolas Anelka éclatera à Highbury puis sera revendu 30 millions d’euros en 1999 au Real Madrid.

La martingale d’Arsenal semble se perdre dans le déménagement du vieil Highbury au très moderne Emirates Stadium en 2006. L’investissement est lourd (500 millions de francs). «Cela a été extrêmement dur mais, en même temps, j’étais en accord avec moi-même. Je savais que j’allais souffrir pendant cinq années extrêmement sensibles et capitales pour l’histoire du club. Je me suis dit: Si je suis bon, je maintiendrai le club durant cette période.»

Anachronique

Lorsque le stade est payé, l’argent rentre mais pas les trophées. «La malchance a voulu que les autres clubs investissent énormément d’argent au moment même où nous vendions pratiquement tous les ans les meilleurs joueurs que nous avions formés.» Wenger pensait également que la mise en place du fair-play financier allait freiner certaines ardeurs. Aujourd’hui, il constate que «les clubs modernes sont des organisations juridiques très complexes qui offrent toujours une solution pour contourner la règle», mais il n’en démord pas: «Je trouve sain qu’une entreprise vive de l’argent qu’elle dégage.»

Ces dernières années, Arsène Wenger semble être devenu anachronique dans une Premier League riche à ne plus savoir que faire de son argent. Manchester United achète Paul Pogba à un prix «totalement fou», Chelsea remporte le titre puis sombre, ses propres fans l’enjoignent de faire l’un ou l’autre. Lui veut garder la tête froide et une certaine éthique, préfère la régularité à l’exploit sans lendemain. «Etre champion une année et finir douzième l’année d’après, pour moi ce n’est pas pareil qu’être toujours dans les quatre premiers. La véritable qualité des gens, c’est la constance.»

Celui que tout le monde a suivi durant dix ans avance à contre-courant, seul. Fier d’avoir modernisé et pérennisé son club. De son travail, il dit: «La responsabilité de tout manager est d’avoir une influence sur les résultats, les individus, les structures. Quand vous parvenez à avoir une influence positive sur ces trois niveaux, vous pouvez dire que vous avez vraiment fait votre travail.»


Ce que Wenger a changé en Angleterre

La préparation

Deux claques sur les cuisses dans le couloir des vestiaires et c’était bon. Longtemps, le joueur anglais s’est distingué par sa capacité à être à 100% de la première à la dernière minute de jeu, quel que soit l’état de son foie ou du terrain. Arsène Wenger, aidé par l’exemple d’Eric Cantona à Manchester, apprend aux pros anglais à bien s’échauffer, à se vêtir correctement, à s’étirer après les entraînements, à se nourrir sainement. Le capitaine Tony Adams abandonne la picole et les clopes. Les autres suivront.

Le recrutement

Le 14 février 2005, Arsenal est la première équipe anglaise à aligner une équipe sans aucun joueur anglais. Les Gunners surclassent Crystal Palace 5-1. Ce qui semblait impensable en 1996 ne choquait plus personne dix ans plus tard, parce que Wenger avait fait la preuve (trois titres de champion) que ces jeunes étrangers étaient meilleurs et moins chers que les joueurs anglais. Tous les clubs suivront très vite le mouvement et recruteront massivement, notamment en France et en Espagne. Aujourd’hui, pour sauver l’équipe nationale anglaise, le règlement de la Premier League oblige de limiter à 17 le nombre d’étrangers par contingent.

Les coachs étrangers

Deux ans plus tôt, l’échec du Tchèque Venglos à Aston Villa avait clos le débat: les seuls coaches non anglais capables de s’imposer en Premier League étaient écossais. La réussite de Wenger, et surtout ses méthodes, ouvre la voie à quantité d’entraîneurs continentaux, français (Gérard Houllier, Jacques Santini, Jean Tigana), italiens (Gianluca Vialli, Claudio Ranieri, Carlo Ancelotti, Roberto Mancini), espagnols (Rafael Benitez, Roberto Martinez, Pep Guardiola), portugais (José Mourinho, André Villas-Boas), sud-américains (Felipe Scolari, Mauricio Pochettino, Manuel Pellegrini) et même suisse (Christian Gross à Tottenham en 1997). Cette saison, il n’y a plus que quatre entraîneurs anglais en Premier League, aucun dans un club de pointe.

Les statistiques

Kilomètres parcourus, nombre de courses vers l’avant, pourcentage de passes réussies, zone d’influence: toutes ces données composent aujourd’hui la base d’une analyse de match. Elles étaient novatrices et peu répandues en 1996. Diplômé d’économie de l’Université de Strasbourg, Arsène Wenger est le premier à asseoir son jugement sur une analyse statistique de la performance. Cette double grille de lecture lui permet de déceler des joueurs à fort potentiel mais sous-exploités ou sous-évalués. Billy Beane, l’entraîneur de baseball américain qui a popularisé l’analyse statistique dans le sport, considère Arsène Wenger comme son maître.

Le style de jeu

Avant Wenger, d’autres équipes anglaises jouaient déjà au sol et dans les pieds. Manchester United et Liverpool, notamment. Arsenal, lui, demeurait une caricature d’un football simple, direct, frustre et si ennuyeux qu’il en était devenu une marque de fabrique, le boring Arsenal. Les convictions personnelles de Wenger tout autant que le profil des nouveaux joueurs étrangers amènent les attaquants à réclamer le ballon dans les pieds et non sur la tête, les défenseurs centraux à ne plus sauter le milieu de terrain. Désormais, toutes les équipes de Premier League sont capables de jouer court, avec parfois une intensité physique et une puissance qui font défaut aux Gunners. (L. F.)

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