Ce n'est pas un hasard si le Giro d'Italie s'élance de Sicile cet après-midi, c'est un symbole. Il y a cinquante ans, presque jour pour jour, c'est dans cette île merveilleuse qu'était donné le départ de la course. Avec tout un pays le Giro renaissait de la guerre; une ferveur morale regagnait les villes et traversait les campagnes de cette belle Italie, celle des ruines majestueuses, des chênes et des cyprès, des jeunes femmes enceintes et des madones, l'Italie des stades occupés par des foules considérables venues applaudir les coureurs…

L'épreuve avait été organisée à nouveau dès 1946 (victoire de Bartali alors que Coppi emprisonné durant le conflit se remettait d'une atteinte de malaria), mais aucune des éditions qui précédèrent celle de 1949 atteignit le paroxysme de cette année-là. Pour décrire le duel entre Fausto Coppi et Gino Bartali, le Corriere della Serà avait envoyé sur les routes caillouteuses de la péninsule le plus célèbre de ses chroniqueurs, Dino Buzzati, l'auteur de Barnabo des montagnes (1933), du Secret du Bosco Vecchio (1935), du Désert des Tartares (1940) et des Sept Messagers (1942).

Passionné d'alpinisme (de par ses origines dolomitiques), féru de golf (du fait de son appartenance à la haute bourgeoisie milanaise), Buzzati n'entendait rien aux choses du cyclisme, ou si peu. Les suiveurs habituels du Giro l'avaient initié sur ses mœurs, et notamment sur le sujet du dopage, vieux comme le monde du vélo. «Chacun a préparé ses petites armes secrètes, dont les autres ne devront rien savoir (talisman, médaille de la Madone…), écrivait-il avant le départ. Moins fantaisiste, l'un d'eux a glissé dans une pochette de sa tunique un petit tube de Simpamina (1), un autre emporte l'infusion énergétique créée pour lui par le pharmacien du village (…). Et puis les «bombes», les mixtures tonifiantes capables de faire bondir un cadavre hors de son cercueil comme un saltimbanque.» Il mesurait en ces termes l'influence de la médecine sur les performances: «Les battements de leur cœur se sont stabilisés au rythme prescrit par les médecins.» Et plus tard, se glissant dans la peau des coureurs au plus fort de la bataille, sous un ciel d'orage: «Quand la bouteille de thé fut terminée, quand les provisions furent épuisées, quand nous eûmes pris la dopette, il ne nous resta même pas un morceau de sucre.»

Dès ses premiers articles, Buzzati emploie la métaphore militaire. «Prenez garde, géants de la route, méfiez-vous (…). C'est à une armée fière et extrêmement tenace que vous devrez livrer bataille dès le premier jour; et par la suite, après-demain et le jour suivant; et sans cesse vous la trouverez sur votre chemin. Elle lancera à vos trousses ses régiments qui ont des noms sinistres: ils s'appellent «kilomètres», «nuages», «tonnerre», «poussière», «montées», «sirocco», «nids-de-poule.»

L'adversaire, c'est la route (son allié: le temps qui use les organismes), interminable, collée au regard et dans l'esprit des coureurs. Et au bout de la route, les plus hauts sommets des Alpes contre lesquels on ne peut tricher, le moment du verdict: «Les juges, c'est-à-dire les montagnes, sont assis, énigmatiques.»

L'heure de Bartali approche, inéluctable: «Le moment terrible viendra. Mais quand? Toi, tu l'ignores. Cela pourrait être aujourd'hui…»

Dans le récit de Buzzati, le champion trouve alors sa place auprès de Drogo, ce jeune officier du Désert des Tartares qui attend le coup fatal ou la gloire de cet ennemi caché au-delà de l'horizon.

Même si des deux coureurs, «Coppi est le plus cordial et le plus aimable», l'écrivain nourrit de l'affection pour Bartali, digne dans la défaite. Le Toscan a été dominé une première fois par son rival dans l'étape des Dolomites. A Pinerolo, le 10 juin 1949, Coppi, impérial, lui porte le coup de grâce. «C'est contre une puissance surhumaine que Bartali a lutté, et il ne pouvait que perdre: il s'agit de la puissance maléfique des ans.» L'échappée de Coppi: «On voyait les muscles, sous la peau, semblables à des serpents extraordinairement jeunes contraints de sortir de leur enveloppe.»

Et pour finir, Buzzati livre une merveilleuse chronique dans laquelle il compare l'histoire de Bartali au drame d'Hector. «Lorsque aujourd'hui, dans l'ascension des terribles pentes de l'Izoard (2), nous avons vu Bartali se lancer seul à la poursuite, à grands coups de pédale, souillé par la boue, les commissures des lèvres abaissées en un rictus exprimant toute la souffrance de son corps et de son âme – Coppi était déjà passé depuis un bon moment, et désormais il était en train de gravir les ultimes rampes du col –, a resurgi en nous, trente ans après, un sentiment que nous n'avons jamais oublié. Il y a trente ans, veux-je dire, nous avons appris qu'Hector avait été tué par Achille. Une telle comparaison est-elle trop solennelle, trop glorieuse? Non. A quoi servirait ce qu'il est convenu d'appeler les «études classiques» si les fragments qui nous restent à l'esprit ne faisaient pas partie intégrante de notre modeste existence?»

Avec Buzzati, le Giro avait acquis ses «lettres de noblesse».

(1) Médicament utilisé par les coureurs italiens pour se doper.

(2) Une incursion du Giro en France.