Il affirme ne pas le faire exprès. Ce serait chez lui naturel. Par son attitude et ses propos, il cultive sa différence. Celle d’un nageur humaniste et érudit dont le détachement agace mais participe de ses succès. Et ils sont nombreux. Depuis le coup d’envoi de ces JO, Yannick Agnel a déjà fait pas mal d’étincelles dans le bassin du centre aquatique. Il a joué un rôle essentiel dans la victoire retentissante de la France au relais 4 x 100 m et lui a permis de glaner l’argent au 4 x 200 m. Il s’est offert la lumière en se couvrant d’or sur le 200 m nage libre. En quelques jours, le Niçois, 20 ans, a réussi à se profiler comme la possible star de ces Jeux en natation, à se faire un nom, impossible à prononcer pour les Anglo-Saxons qui ont opté pour «Angel».

Agnel, 2,02 m et une musculature discrète au regard de la carrure d’un Michael Phelps ou d’un Ryan Lochte, détonne autant pour son physique longiligne que pour son cerveau, nourri par un bac scientifique et des piles de bouquins engloutis à ses heures libres. Son inclination prononcée pour la littérature est d’ailleurs perçue comme un signe ostentatoire d’élitisme tant il aime donner dans la référence culturelle à chaque coin de phrase. Au sein de l’équipe de France, on lui reproche cette tendance à vouloir se différencier. Comme aux Championnats de France de 2009 où, à l’heure où polyuréthane tout-puissant, il est le seul à nager en maillot de bain. Plus que différent, il se voit comme «dissonant» et reconnaît «apprécier d’être décalé». C’est ainsi qu’il justifie sa manière de se présenter sur Twitter: «Olympien impétrant, squale de piscine municipale.» Il serait né avec ce penchant pour la singularité, si l’on en croit les confidences de sa génitrice à L’Equipe: «Il a toujours été un peu différent. D’abord par sa taille, puis par sa maturité. Petit, il posait beaucoup de questions, était curieux de tout. Et déjà très déterminé.» Dans un bassin, il a très vite montré ses ambitions et a quitté le cocon familial de Nîmes à 15 ans pour rejoindre le club de Nice avec Fabrice Pellerin. Depuis, son ascension est fulgurante.

Au point de susciter la jalousie. Mais là encore, son idée de la rivalité tranche avec les discours dominants: «Ma vision du sport, et c’est presque une valeur que j’aimerais faire partager à tous, est celle de moments de fête. La compétition est un festival, il doit y avoir de la couleur, de l’émotion. Le sport, c’est la fête, surtout quand l’enjeu est énorme, et, si je ne vais pas jusqu’à prétendre que le gars dans la ligne d’eau d’à côté est forcément un ami, il ne sera jamais un ennemi. Il y a obligatoirement une notion de respect que l’on doit à ses pairs, à ceux qui contribuent à faire la course et le spectacle.»

La définition du champion est presque à ses yeux sujet à discussion philosophique. Confidences à L’Equipe Mag: «Elle obligerait à prendre en compte de nombreuses notions avec, rapidement, cette capacité à créer et partager de l’émotion. Il y a certainement, dans ce débat, des passerelles entre le sportif et l’artiste, comme le musicien. Cette idée de faire ses gammes dans l’ombre, cette nécessité impérieuse de travailler, de répéter pour que le concert, ou la compétition, devienne un moment où, en pleine lumière, l’émotion se crée et le plaisir se partage entre l’acteur et le spectateur.» Le premier nom qui lui vient à l’esprit pour coller à l’image qu’il se fait du champion c’est Roger Federer: «La classe, l’humilité, l’élégance.»

Partisan de la méthode Coué, il dit se convaincre avant une course d’être le meilleur. «De l’égoïsme du sportif, sans connotation péjorative.» Avec l’expérience, il dit acquérir de la sérénité.

Etre moins excité. Les attentes, la pression ne lui font pas peur. «Je préfère en jouer plutôt qu’en être le jouet.» Des phrases, toutes plus singulières les unes que les autres. «Le plaisir ne m’effraie pas! J’ai la chance d’aimer m’entraîner et d’y prendre, déjà, du plaisir. Mais cela ne m’empêche pas d’en avoir encore plus quand tout le travail se traduit par une victoire.»

La griserie de ses succès ne l’empêche pas de relativiser: «Quand j’entends certains parler natation toute la journée, ça me fait froid dans le dos. Je ne me prends pas au sérieux. Si, un jour, je découvre le remède contre le sida, je prendrai un peu de hauteur en me disant: j’ai fait un truc pour l’humanité. Là, franchement, on fait des allers-retours dans une baignoire géante, il n’y a pas de quoi se prendre le chou.»

Il est comme ça Yannick Agnel.

Si, un jour, je découvre le remède contre le sida, je prendrai un peu de hauteur en me disant: j’ai fait un truc pour l’humanité»