Lorsqu’ils jouaient tous ensemble sous le même maillot, les Yougoslaves étaient les «Brésiliens de l’Europe» et le «Marakana» de Belgrade portait bien son surnom. De cette époque mythique, lointaine et évaporée, il ne subsiste aujourd’hui qu’un vieux stade à demi enterré, à moitié assoupi, qui, les grands soirs, se réveille, gronde, fait frissonner les uns et tressaillir les autres.

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Young Boys aura les honneurs d’une réception à l’ancienne, ce mardi en barrage retour de la Ligue des champions. Parce qu’il est une réminiscence du football «d’avant», les joueurs bernois espèrent autant qu’ils le redoutent goûter ce brûlant privilège d’un autre temps. A l’aller, mercredi 21 août au Wankdorf (2-2), ils en ont eu un avant-goût. Aux 2000 supporters officiels de l’Etoile Rouge venus de Belgrade s’étaient agglomérés quelques milliers d’autres, Serbes de Suisse, venus respirer l’air du pays. Ceux qui étaient assis au milieu des supporters bernois se levèrent et se rapprochèrent du virage où étaient entassés les Delije (les «Braves»), arrachèrent le tissu noir qui maintenait un illusoire no man’s land, et vinrent s’agglutiner aux ultras, comme on se rapproche d’un feu le soir à la veillée. Aucun Securitas n’eut le cœur de s’interposer.

Puissant aimant à nostalgie

Il en est ainsi de l’Etoile Rouge. Même tombé dans le rang, le champion d’Europe 1991 demeure un puissant aimant pour les nostalgiques qui chérissent une certaine idée du football et de la Serbie. Mais le problème, souvent, avec les supporters, c’est que ce qui est très fort et vibrant de loin devient nettement moins romantique vu de près. A Belgrade, un vieux char de la guerre d'ex-Yougoslavie, redécoré aux couleurs du club, montait symboliquement la garde, cette semaine, devant le Marakana. Sur le chemin qui les menait de la gare de Berne au stade de Suisse, les Delije firent de cette procession une démonstration de force. Le bilan des plaintes et dégradations constatées par la police bernoise le lendemain recensait assez bien l’éventail de leurs obsessions: un kiosque vandalisé et vidé de ses bières, une terrasse de bistrot attaquée parce qu’y flottait le drapeau arc-en-ciel de la communauté LGBT, une façade d’immeuble souillée en réponse à une «provocation kosovare», une commerçante tamoule insultée, un local d’injection assailli et un «dealer de drogue» passé à tabac.

Comme partout, ces exactions sont le fait d’une minorité. Mais à Belgrade, elles font partie de la sulfureuse histoire de l’Etoile Rouge, et ce lugubre cortège de nationalisme, de xénophobie et d’homophobie continue de nourrir la fascination trouble des Delije. Celle-ci est contemporaine des grandes heures du club. Au début des années 1990, alors que Crvena Zvevda (Etoile Rouge) aligne des joueurs de classe mondiale, c’est dit-on une bagarre avant une finale contre le Dynamo Zagreb qui fait exploser la poudrière des Balkans. Le héros croate s’appelle Zvonimir Boban, jeune capitaine du Dynamo; le héros serbe se nomme Arkan, dit «le Tigre», milicien infiltré au sein des ultras, puis chef de guerre, puis chef mafieux. Avant même de rentrer à Belgrade, les Delije ont revendiqué leurs faits d’armes bernois sur les réseaux sociaux. Selon Courrier international, leurs exploits attirent des hooligans des pays balkaniques voisins, de Grèce et de Russie, tous soucieux de s’étalonner face à la référence du genre.

Une pelouse accueillante

Ce contexte pèse sur l’équipe adverse et l’Etoile Rouge en joue. Questionné sur les incidents du match aller, l’entraîneur Vladan Milojevic se borna à répéter: «Nous sommes fiers de nos supporters.» Aux joueurs de Young Boys de ne pas se laisser impressionner. Ils ne seraient pas les premiers: Liverpool, l’an passé, y a perdu en phase de poule de la Ligue des champions (2-0), et ces dernières années, seuls Arsenal et le PSG sont venus y gagner. Si elle n’a plus accompli d’exploits en Coupe d’Europe, l’Etoile Rouge reste très difficile à manœuvrer chez elle.

Il y a deux ans, Thomas Sörensen y avait perdu avec Cologne en Europa League. La nouvelle recrue de YB a parlé à ses coéquipiers des sentiments ambivalents, mêlés d’appréhension, avant, et d’excitation, après qui risquent de les envahir. Selon lui, il ne faut pas avoir peur de fouler la pelouse du Marakana. Elle est d’ailleurs classée comme l’une des plus belles d’Europe par l’UEFA.