Le chemin de Young Boys vers la première phase de la prestigieuse Ligue des champions passe par le Danemark. Après avoir débuté au Wankdorf (victoire 3-1 contre le KI Klaksvik, Iles Féroé) et avant peut-être une ultime étape en République tchèque (face au Slavia Prague), le club bernois y affronte le FC Midtjylland ce mercredi soir à 20h30.

L’entraîneur Gerardo Seoane et son staff se sont préparés à la menace offensive que représentent le jeune Evander ou l’ailier Awer Mabil. Ils n’ignorent rien de la solidité défensive du capitaine Erik Sviatchenko et de ses camarades (14 buts encaissés en 26 matchs de championnat la saison dernière). Mais ils savent aussi que la véritable clé du succès de leurs adversaires ne se situe pas sur le terrain mais dans leur labo: voilà cinq ans que leurs dirigeants ont placé l’analyse de données statistiques au cœur de leur projet. Cela en a fait une curiosité scrutée par l’ensemble du monde du football, en même temps que cela transformait son destin.

Lire aussi: «Young Boys est l’équipe qui a donné le plus de congés à ses joueurs»

Le FC Midtjylland n’a été fondé qu’en juillet 1999, à la suite de la fusion de deux clubs rivaux de la région de Herning. Il a été promu en Superligaen danoise dès sa première saison, après avoir outrageusement dominé le championnat de deuxième division, mais son palmarès est ensuite resté vierge pendant plus d’une décennie et à l’été 2014, il traversait une crise financière. Sont alors entrés en scène deux hommes qui allaient tout changer, Matthew Benham et Rasmus Ankersen.

Objectif: objectiviser

Le premier est un businessman britannique qui a étudié la physique à Oxford avant de faire fortune dans l’industrie du pari sportif. Une question le taraudait en voyant son entreprise Smartodds prospérer: que se passerait-il si les modèles statistiques et autres algorithmes développés pour prédire les résultats des compétitions étaient appliqués à la gestion d’une équipe sportive? Pour le découvrir, il s’est d’abord offert en 2009 le Brentford FC, un club qu’il a mené de la troisième division anglaise aux portes de la Premier League, avant de se laisser convaincre par notre deuxième homme de devenir l’actionnaire majoritaire d’un petit club danois sans palmarès…

Rasmus Ankersen connaissait bien le FC Midtjylland pour y avoir brièvement joué en tant que professionnel et passé ses diplômes d’entraîneur, à l’aube d’une carrière d’auteur et de consultant. Dans ses livres et ses conférences, il parle performances de haut niveau, organisations à succès et surtout art de repérer les talents de haut potentiel passés sous le radar, quel que soit le domaine…

Matthew Benham avait aimé The Gold Mine Effect, le best-seller de Rasmus Ankersen. Il lui a donc fait confiance quand ce dernier lui a affirmé que son club de toujours serait un terreau idéal pour faire éclore ses idées d’un football différent, géré par les chiffres plutôt que par les émotions, par la tête plutôt que par le cœur. Et le Britannique a nommé le jeune Danois, 31 ans en juillet 2014, à sa tête. Un an plus tard, le FC Midtjylland fêtait son premier titre de champion national. Il y en a eu deux supplémentaires depuis (2018, 2020). Durant ce laps de temps, entraîneurs et joueurs ont défilé mais la méthode, elle, n’a fait que s’affiner. Objectif: objectiviser.

La tendance paraît globale dans le football moderne, qui se montre de plus en plus attentif à des indicateurs statistiques de plus en plus pointus. Mais parfois, l’ancien et le nouveau se mélangent comme l’eau et l’huile, estimait Rasmus Ankersen lors d’une conférence en juillet 2019. «Il y a une fracture entre ceux qui analysent les données et ceux qui vivent le football via leurs intuitions. Les uns vont parler de taux de passes réussies sans expliquer aux coachs ce que cela veut dire pour leur équipe, les autres pensent parfois que les statistiques ne sont pas importantes.»

Forums de supporters

Au FC Midtjylland, les data s’imposent à tous les niveaux. Dans les discours tenus à la mi-temps des matchs, puisque le staff technique a déjà reçu un bulletin d’analyse des premières données afin de l’aider à appréhender la suite. Dans les entraînements de balles arrêtées, dont le club danois est devenu un véritable spécialiste avec un travail sur mesure. Et bien sûr dans le recrutement des joueurs, où un soin tout particulier est apporté à la définition des indicateurs pertinents.

Dans ce domaine, certaines techniques employées peuvent surprendre. «Si nous envisageons de recruter un joueur, nous allons faire beaucoup de recherches sur les forums de supporters de son équipe, expliquait Rasmus Ankersen, toujours en conférence. Notre idée est que si 1000 fans ont chacun vu jouer 50 fois un joueur et qu’il y a une constante dans ce qu’ils disent à son sujet, c’est que c’est probablement correct.»

Lire aussi: Sur le mercato, la révolution data

De quoi faire hurler les recruteurs de métier, habitués à voyager pour voir jouer les profils ciblés? Peu importe: ce n’est pas ainsi que travaille le FC Midtjylland. Mieux vaut regarder de nombreux matchs d’un joueur sur son écran plutôt que de perdre son temps en se déplaçant pour au final produire une analyse biaisée par ce qu’il s’est passé lors d’une seule rencontre…

«Aucun modèle n’est parfait, aime à dire Rasmus Ankersen, mais le nôtre est très bon.» Le but ultime du recours à l’utilisation des statistiques avancées, un peu comme dans le film Moneyball, est d’être capable de battre plus grand, plus riche que soi – comme Manchester United en 16es de finale aller de la Ligue Europe 2015-2016 (2-1). Mais une donnée a de quoi donner confiance à Young Boys: jusqu’ici, les méthodes du club danois n’ont jamais suffi à atteindre la phase de groupes de la Ligue des champions.