Comme l’humour (Cyprien, Norman), les jeux vidéo (Squeezie, Pewdiepie), la mode (Kristina Bazan), les mangas (le Joueur du grenier) ou la science (Dr Nozman), la musculation a ses stars des plateformes numériques. Des jeunes gens souvent inconnus du grand public mais qui comptent des centaines de milliers, parfois des millions, d’abonnés sur YouTube et Instagram.

Pour les voir en chair et en muscles, des millennials en tenue de sport malgré la température frisquette se sont pressés dimanche 5 novembre à Palexpo au premier salon FITSPO. Au milieu d’eux, capuche grise rabattue sur la tête, une jeune femme discrète se faufilait à l’intérieur. C’est Marine Leleu, une invitée vedette du salon, 348 000 abonnés sur Instagram et 187 000 sur YouTube. Elle vient passer la journée avec ses abonnés mais, pour l’heure, préfère se cacher. «Il m’arrive souvent de recevoir sur Snapchat des photos de moi me montrant là où j’étais il y a cinq minutes», justifie cette Parisienne très dynamique et naturelle.

Le roi et sa cour

Le phénomène va beaucoup plus loin pour d’autres youtubeurs. Tibo Inshape, lui, ne peut plus passer inaperçu depuis longtemps. Ce jeune Toulousain est la vedette du salon: sa chaîne atteint presque les 4 millions d’abonnées. Toutes catégories confondues, il est le youtubeur fitness le plus suivi en Europe et l’un des vidéastes les plus populaires sur la plateforme francophone.

Devant son stand, les ados s’agglutinent en une masse compacte, smartphone brandi au-dessus de la tête, en attendant son arrivée. Il y a trop de monde pour espérer lui parler. Un «check», un selfie et au suivant. Mais on peut encore passer à son stand, où la marque Tibo Inshape se décline en livres, vêtements ou shakers. Une pratique commerciale fréquente dans le business du fitness. De nombreux youtubeurs sont également sponsorisés par des marques de compléments alimentaires, présentes dans le salon.

La passion en partage

Mais qui sont au juste ces youtubeurs «muscu»? Les profils sont très variés. On trouve d’abord des coaches, comme Nassim Sahili. «Je me définis comme un éducateur sportif, c’est le diplôme que j’ai, sauf que j’utilise une plateforme différente, explique ce Lyonnais, lui aussi une référence du milieu. La majorité des coaches font du coaching en «one-on-one», en direct, alors que moi je me sers des réseaux sociaux et de YouTube.»

D’autres estiment simplement partager leur passion et leurs activités. «On me dit que je suis une influenceuse ou une youtubeuse, mais je me vois comme une fille qui fait du sport et qui partage», estime Marine Leleu, qui refuse d’être «mise dans une case». C’est la grande liberté des réseaux sociaux: des gens postent des vidéos, montrent ce qu’ils ont envie, d’autres gens les suivent, s’ils y trouvent quelque chose, des conseils, de la motivation ou de la bonne humeur.

Coacher sans en avoir l'air

Beaucoup font le choix du vlog, un blog vidéo où l’on filme ses activités. C’est le cas d’Alex et PJ de la chaîne Bodytime. «Après avoir traité tous les sujets dans plus de 700 vidéos didactiques sur notre chaîne de fitness, se souvient Alex, on s’est demandé comment conseiller les gens plus simplement. Et la réponse s’est imposée: sans leur apprendre. On poste des vlogs dans lesquels ils nous voient faire et dans lesquels on glisse de petits tuyaux, infos, conseils. Ils se rendent compte de ce que c’est au quotidien, et c’est comme ça qu’ils assimilent.»

Le développement de la musculation dans le monde francophone est en grande partie dû au succès des influenceurs du Web. «YouTube est le créateur du phénomène fitness en France, affirme Alex. Je pense que la France est l’une des plus grosses bases de chaînes de fitness du monde. Les Français font plus de vues que les Américains, le pays du bodybuilding!»

L'irruption des «fitgirls»

Sur YouTube, la musculation a aussi pu se constituer en une communauté. «C’est le sport individuel par excellence, le sport égocentrique, reconnaît Nassim Sahili. On se replie un peu sur soi, surtout si l’on fait ça tout seul dans son coin. D’où le besoin de partager avec d’autres sur les réseaux.»

Le fitness s’étant largement démocratisé, il touche aussi bien les filles que les garçons. Ainsi le salon est rempli de «fitgirls», le surnom donné dans la communauté aux pratiquantes assidues. Cette visibilité nouvelle a aidé à faire tomber les préjugés. La «gonflette» est aujourd’hui considérée comme un sport à part entière. «Dire «Je fais de la musculation» n’est plus une phrase honteuse. Avant, c’était le cas, constate Nassim Sahili, gérant d’une salle de sport à Lyon. La première chose que j’entendais, c’était: «Je veux faire de la muscu mais pas devenir trop musclé.» Aujourd’hui, personne ne dit «Je veux être énorme» mais on assume de prendre du muscle. C’est un changement que je trouve largement positif.»

Gonflette et petite mousse

Des gens de tous les milieux peuvent se mettre à la musculation sans devenir des bodybuilders. C’est le message que la chaîne Bodytime essaie de faire passer. «On prône le lifestyle, résume Pierre-Jean, alias PJ. On peut s’entraîner, avoir une bonne hygiène de vie, se sentir bien dans son corps et profiter à côté. La musculation est accessible à tous. Avant, il n’y avait que des passionnés à 100% ou des gens qui ne pratiquent pas du tout. Nous, on dit que l’on peut se situer à mi-chemin. Tout le monde peut être musclé et avoir une vie normale, manger au McDo, boire de l’alcool, aller à des anniversaires. Si on ne peut pas s’entraîner une semaine et bien tant pis, ou alors on peut faire des pompes.»

A l’heure du repas, les visiteurs du salon étaient nombreux à sortir leur plat allégé d’une boîte en plastique. Pour la majorité, la musculation est un mode de vie. Entretenir son corps et se sentir bien. Mais avec cette démocratisation vient également un effet de mode. Beaucoup s’inscrivent à la salle de sport pour faire comme les autres, pour pouvoir s’afficher sur les réseaux sociaux, notamment Instagram. La motivation devient alors la reconnaissance, l’envie de se montrer à la hauteur d’un monde où on nous fait croire que tout est parfait. «Ceux qui ne commencent pas la muscu pour de bonnes raisons ne durent jamais très longtemps», affirme Pierre-Jean.

Au-delà du physique

Nassim Sahili est moins certain que l’écrémage se fasse automatiquement. Il déplore lui aussi un côté m’as-tu-vu qui va de pair avec le rajeunissement des pratiquants de musculation mais estime «qu’il faut faire avec. C’est peut-être une mauvaise chose, mais plutôt que de le critiquer on ferait mieux d’éduquer et essayer de faire comprendre que la musculation ne sert pas qu’à développer son physique. On muscle plein d’autres choses, comme la rigueur, la patience, la confiance en soi. Des qualités importantes pour la vie de tous les jours.»


«Je ne me suis jamais sentie aussi bien dans mon corps»

La Valaisanne Fanny Clavien, multiple championne d’Europe de karaté, s’est mise au fitness depuis un an. Elle raconte le bien-être intérieur et le malaise environnant.

Le Temps: Qu’avez-vous découvert dans le fitness?

Fanny Clavien: D’abord, une nouvelle famille. Au karaté, je ne pouvais m’entraîner qu’avec des gens de mon niveau. Dans le fitness, on peut s’entraîner avec tout le monde, faire un entraînement commun, partager la même machine, s’encourager ensemble et pour des objectifs différents. L’un met moins de poids, l’autre un peu plus, etc. Après, c’est vrai que ce n’est pas un sport qui réclame une créativité folle, mais j’ai découvert un univers alors que, comme tout le monde, j’avais des a priori négatifs: pas très intelligent, pas vraiment du sport, c’est de la gonflette…

– Vous faisiez pourtant déjà de la musculation pour votre préparation physique…

– Ça n’a rien à voir. Le fitness demande une rigueur et une force mentale incroyablement difficiles à tenir. On ne peut pas, comme je le faisais au karaté, se dire: «Aujourd’hui j’ai moins envie, je vais faire un peu de sensations, de visualisation, je travaille un peu ma tactique.» Dans cet univers-là, il n’y a pas de place pour la légèreté: soit tu y vas pour travailler à 100%, soit tu n’y vas pas. Et c’est un challenge pour moi.

– Votre transformation physique est spectaculaire!

– On me dit souvent: «C’est facile pour toi, tu as toujours fait du sport à haut niveau», mais je peux vous assurer qu’en un an le changement est impressionnant. J’ai pris 6 kilos de muscles et perdu 7-8% de masse graisseuse. Au karaté, j’étais même un peu grosse parce que je combattais dans une catégorie de poids supérieure à mon poids naturel, pourtant les gens sont beaucoup plus critiques sur mon physique aujourd’hui et ne se gênent pas pour me le dire: «Tu ressembles à un mec, c’est pas beau, c’est dégueulasse», alors qu’avant ça dérangeait moins. J’entendais des «Elle a un peu des fesses», mais jamais de critiques directes comme «T’es trop musclée, t’es grosse du cul». Moi, je me plais et je ne me suis jamais sentie aussi bien, que ce soit dans le ressenti de mon corps, dans mon éveil, dans ma fatigue, etc.

– Etes-vous active sur les réseaux sociaux?

– Je suis sur Facebook, un peu sur Instagram. Tout ce monde des youtubers et des influenceurs fitness m’est inconnu. Moi, les sportifs que je connais, c’est Stan Wawrinka ou Timea Bacsinszky.