L’actualité ne fait pas crépiter le nom d’Yverdon-les-Bains tous les jours sur la planète football. Depuis lundi, tout le monde a pourtant dû apprendre à situer la ville nord-vaudoise sur une carte géographique à mesure que ce qui ressemblait à une improbable éventualité se transformait en rumeur persistante, puis en information confirmée. L’ancien footballeur international français Djibril Cissé (41 sélections) a choisi de relancer sa carrière à Yverdon Sport, qui évolue en Promotion League. Passé par Liverpool, l’Olympique de Marseille et la Lazio, l’attaquant de 35 ans découvrira dès la reprise les charmes de la troisième division suisse. Le stade municipal d’Yverdon, mais aussi les terrains de Bavois, Breitenrain ou Cham. C’est sans doute le transfert le plus spectaculaire réalisé depuis le début du mercato en Suisse, et il s’est négocié hors du spectre du football professionnel.

Sur les réseaux sociaux, la nouvelle a enthousiasmé les supporters du club vaudois – même les plus passifs claironnaient leur soudaine envie de retourner au stade – et surpris tous les observateurs. Djibril Cissé, quinze ans de carrière au plus haut niveau, s’embarquant dans une aventure parmi des coéquipiers exerçant un métier à côté du foot? Incroyable. Mais vrai. Pour le prouver, le club a bouleversé sa routine en organisant une présentation de sa nouvelle recrue à la presse. Il fallait au moins cela: près de trente journalistes, suisses et français, se sont entassés pour l’occasion mardi après-midi dans une (trop) petite salle du Grand Hôtel des Bains, alors que ceux qui suivent l’équipe au quotidien se comptent sur les doigts d’une seule main.

La Turquie, c’est non

Djibril Cissé est arrivé à l’heure, calme, décontracté, disponible. Il a dit son irrépressible envie de «retrouver le ballon»; rappelé que la retraite sportive qu’il avait annoncée il y a quelques mois était moins choisie que subie; que deux ans après une opération à une hanche, les clubs peinaient à lui accorder leur confiance. Tout de même: quelques jours avant que le Français ne paraphe son accord avec Yverdon Sport, un club turc a manifesté son intérêt. L’a appuyé d’une somme rondelette. Cissé a dit non. «Je n’ai qu’une parole. Avec le président d’Yverdon, nous nous étions serré la main.»

A la tête du club nord-vaudois depuis fin 2013, Mario Di Pietrantonio a parlé de discussions «extrêmement simples, presque amicales» pour aboutir à l’accord, même si le transfert d’un joueur tel que Djibril Cissé est «forcément plus compliqué» que ceux auxquels le club est habitué ces dernières années. Passé par l’élite du football suisse, Yverdon Sport vient de fêter sa promotion en troisième division et aspire à monter d’un échelon encore à court ou moyen terme. «Nous avons, depuis trois ou quatre ans, un projet ambitieux dans lequel s’intègre parfaitement l’arrivée de Djibril.»

Opération «hors budget»

Financièrement, le club s’appuie sur un budget stable, compris entre 800 000 francs et 1 million, qui ne sera pas impacté par le transfert de sa nouvelle star. «Le coût de l’opération est totalement hors budget de fonctionnement du club, lance Mario Di Pietrantonio. Pour que nous saisissions l’opportunité, il fallait qu’elle ne soit pas une contrainte pour Yverdon Sport, et ce n’en est pas une.» Concrètement, certains sponsors et amis du club ont accepté de faire un geste spécial pour faire venir Djibril Cissé. Les sommes engagées n’ont pas été dévoilées.

Il faudra attendre le début du championnat pour mesurer la portée du coup sportif réalisé, mais l’opération marketing est déjà réussie. L’arrivée d’un grand joueur pour symboliser le retour du grand Yverdon Sport? Mario Di Pietrantonio se garde de telles prétentions. «Il y a des aspects marketing et financiers, bien sûr, mais moi, ce qui m’intéresse, c’est le terrain. Avec Djibril, nous ne parlons pratiquement que de football.»


Djibril Cissé: «Les défenseurs vont vouloir se farcir du Djibril, ce n’est pas nouveau»

Au Grand Hôtel des Bains d’Yverdon, Djibril Cissé a répondu pendant plus d’une heure aux questions des journalistes. Extraits.

Le Temps: Vous allez découvrir la troisième division suisse. Quel est le challenge, pour vous?

Djibril Cissé: C’est très simple: j’avais envie de retrouver un club, de retrouver le ballon. Yverdon Sport a un projet à court-moyen terme très plaisant et ce club m’offre toute sa confiance, cela me va très bien. Tout a commencé presque comme une blague. Je participais à un événement en Suisse, j’ai rencontré le président Di Pietrantonio qui m’a lancé: «Djibril, viens faire une saison avec nous, viens nous aider dans notre projet!» J’ai répondu: «Pourquoi pas?» et les discussions ont suivi leur cours…

- Cela fait deux ans que vous ne disputez plus de championnat. Dans quelle forme physique êtes-vous?

- Je suis quelqu’un d’hyperactif, j’ai de la peine à ne rien faire, donc je n’ai jamais cessé de m’entraîner. Là, je me sens bien, je suis à 100%. Cela fait longtemps que je ne suis plus ennuyé par les conséquences de mon opération à la hanche. Bien sûr, il me faudra un temps d’adaptation pour retrouver mes marques et le rythme de la compétition. Tout le monde en est conscient. Mais cela ira vite. Ni le club ni moi n’avons une saison à perdre.

- Vous allez côtoyer des coéquipiers qui ne sont pas professionnels pour la première fois de votre carrière…

- C’est vrai. Mais ce n’est pas à moi de commenter leur vie. Ce qui compte à mes yeux, ce sont les deux heures que nous passerons ensemble chaque jour sur le terrain, c’est ça que nous aurons en commun. Je ne suis pas ici pour faire la diva, mais pour prendre du plaisir. Et après un seul entraînement, j’ai déjà repéré quelques phénomènes au sein de l’équipe avec lesquels il y aura moyen de s’amuser… (Rire.) Plus sérieusement, si mon expérience peut les aider à franchir un palier, j’en serai ravi.

- Il n’est jamais facile de faire carrière au plus haut niveau puis d’évoluer dans des divisions inférieures. Ne craignez-vous pas le traitement particulier que vous réserveront vos adversaires?

- Vous savez, quand j’ai quitté Auxerre pour Liverpool, j’ai été très attendu en Angleterre. Pareil quand je suis venu à l’OM. Puis quand j’ai débarqué au Panathinaïkos. J’ai l’habitude de cette sensation, les joueurs vont vouloir se farcir du Djibril, ce n’est pas nouveau. Cela me va: s’ils se mettent à deux pour s’occuper de moi, cela veut dire qu’un de mes coéquipiers sera libéré de tout marquage.