«Je suis extrêmement fier d’avoir remporté la FedEx Cup 2019 et je vais me rendre en Suisse dès ce soir pour jouer à Crans-sur-Sierre.» Dimanche soir, quelques instants après avoir remporté la finale du circuit américain et empoché 15 millions de dollars, Rory McIlroy pensait déjà à son tournoi suivant, l’Omega European Masters. La venue sur le Haut-Plateau valaisan d’une des icônes du golf mondial apporte un retentissement global au tournoi qui fête ses 80 ans. Entretien avec son directeur, Yves Mittaz.

Le Temps: L’Omega European Masters présente cette année un plateau de joueurs de très haut niveau, avec surtout Rory McIlroy. Qu’est-ce que sa venue change pour votre tournoi?

Yves Mittaz: Rory McIlroy et Tiger Woods forment l’équivalent golfique de ce que sont Federer et Nadal au tennis. Ils déclenchent une véritable folie. Rory ne joue que trois fois en Europe cette année; 2019 marquera sa troisième participation à l’Omega European Masters, nous l’avons accueilli ici à ses débuts et il a frôlé la victoire en 2008. Sa présence fait une grande différence pour les affluences d’un tournoi. Les préventes de billets ont été sans précédent, avec des demandes provenant de 23 pays. Le record du nombre de spectateurs devrait exploser [le tournoi accueille environ 50 000 spectateurs par édition]. D’autres stars sont à Crans, comme Sergio Garcia ou Tommy Fleetwood, ou encore le chanteur Justin Timberlake qui a participé à l’un de nos Pro-Am [parcours partagés par des professionnels et des amateurs].

Lire aussi: A Crans-Montana, ma famille d’abord

Quelle est la formule du succès pour un tournoi de golf? Accueillir des légendes du jeu, comme Greg Norman ou John Daly ces dernières années, est-il indispensable?

La formule du succès, c’est l’histoire et l’environnement. C’est ce qui fait que notre tournoi est différent de ce qui se fait ailleurs dans le monde. Après, il faut juste être sérieux et faire de notre mieux pour que les sponsors soient contents. Signer un contrat est relativement simple; le renouveler est beaucoup plus compliqué. Les événements qui ont des difficultés dans le sport en Suisse connaissent un important tournus de leurs sponsors. Certains des nôtres sont là depuis 1960. Entretenir cette fidélité, c’est ce qui est le plus dur.

Et les joueurs?

La situation est dangereuse si le sportif devient plus important que l’événement. On l’a vu dans le tennis suisse lorsque Martina Hingis a mis fin à sa carrière. Le tournoi de Zurich en a souffert. Chez nous, les spectateurs sont contents de voir les joueurs qu’ils connaissent, comme Miguel Angel Jimenez, et un Rory McIlroy est la cerise sur le gâteau.

Combien cela coûte de faire venir un joueur comme McIlroy?

Sa venue est facilitée par son sponsor, qui est aussi notre sponsor titre. Mais les joueurs ne sont pas tenus par contrat de jouer tel ou tel tournoi qui est soutenu par un de leurs partenaires. Des joueurs du calibre de Rory McIlroy peuvent recevoir des primes de participation de 1 à 2 millions de dollars pour un tournoi. On ne peut pas s’aligner. Nous payons parfois, mais beaucoup moins.

Sur les 12 millions de budget du tournoi, 7 millions de francs proviennent du sponsoring. Quelle somme devez-vous trouver chaque année?

C’est un combat permanent, car l’offre d’événements est immense. Sur la centaine de contrats que nous avons, qui vont de 3000 francs à plusieurs millions, un tiers arrive à échéance chaque année. Il faut donc trouver 2 à 3 millions chaque année. Mais nous sommes relativement privilégiés car nous sommes le seul tournoi de golf de ce niveau en Suisse.

Votre tournoi est une petite entreprise active sur un marché qui stagne en Suisse, où les plus fortes dotations sont aux Etats-Unis et dont la croissance se trouve en Asie. Etes-vous inquiet pour l’avenir?

Nous sommes une entreprise de trois collaborateurs à l’année, mais pendant le tournoi, près de 1300 personnes travaillent sur le site. Notre tournoi a aujourd’hui du succès, mais dans dix ans, on ne sait pas ce qu’il en sera. C’est vrai pour n’importe quelle entreprise. Les facteurs décisifs sont, d’une part, le financement, et d’autre part, la structure du golf, qui pourrait évoluer. Par exemple si un circuit mondial était créé et que le calendrier était bouleversé.

Justement, la date de l’Open de France a été déplacée cette année et le tournoi a perdu de son prestige. Comment se protéger contre ce risque?

En Europe continentale, tous les événements de golf gérés par les fédérations nationales ont des difficultés. Car celles-ci veulent organiser leur tournoi sur leur plus beau parcours: c’est une erreur fondamentale. Il faut les organiser là où il est plus facile de faire venir les sponsors. Et c’est plus facile de les intéresser en les invitant dans un palace à Cannes que dans un Novotel de la banlieue parisienne. La France doit trouver un golf sympa, dans un lieu sexy. A Crans-Montana, nous avons une chance incroyable sur ces aspects.

Aucun golfeur suisse ne joue sur le Tour européen. Que manque-t-il en Suisse pour faire émerger un champion?

Il est très frustrant de voir que tous les pays européens ont des joueurs bien classés. La Suisse compte environ 100 000 licenciés, le potentiel est là. Mais la pyramide du golf, qui part des amateurs, ne fonctionne pas correctement dans notre pays, de toute évidence. La situation est un peu meilleure pour les filles, avec Albane Valenzuela qui figure parmi les meilleurs amateurs du monde. Des joueurs suisses sont néanmoins présents à Crans, dont les quatre meilleurs pros et les trois meilleurs amateurs.

Lire aussi: La Suisse rêve d’une star des greens

Le tournoi est-il rentable?

Bien sûr, c’est ce qui nous a permis d’investir plus de 12 millions dans le parcours depuis 1993. Nous avons lancé une grosse réfection en 2011 et pour cette année, les trous 15 et 16 ont été complètement redessinés. Au total, 60 000 m² de terrain ont été concernés par des travaux. Pour le gazon seulement, la facture dépasse déjà 1 million de francs. Enfin, nous nous sommes fixé la mission d’être certifiés durable d’ici à 2010, pour le parcours comme pour le tournoi.