«L'extrater-restre.» C'est ainsi que l'on désigne depuis plusieurs années Yves Parlier dans le microcosme de la voile. Un surnom qu'il doit à des inspirations météo peu ordinaires et à son ingéniosité dans la conception de ses bateaux. L'aventure qu'il vit actuellement dans la 4e édition du Vendée Globe – tour du monde sans escale et sans assistance – vient encore renforcer son image hors normes. Au point qu'il entre définitivement dans le clan fermé des légendes des courses en solitaire.

«Problème technique qui ne nécessite pas d'assistance, skipper en bonne santé.» Le 18 décembre dernier, après dix-huit heures de silence radio, Yves Parlier donne enfin de ses nouvelles au PC course. Après avoir craint le pire suite à la chute brutale de sa moyenne horaire, son entourage respire. Quelques heures plus tard, l'Arcachonnais indique avec calme qu'il a démâté. Pour beaucoup, cet incident signifie l'abandon d'Aquitaine-Innovation, alors 3e à 130 milles du leader Michel Desjoyeaux. Mais, contre toute attente, Yves Parlier s'entête. Le 8 janvier, il ancre son monocoque dans une crique de l'Ile Steward, au sud de la Nouvelle-Zélande. Respectant le règlement de la course à la lettre, il bricole seul un nouveau gréement. Le 17, il repart avec un mat de 18 m (contre 25 m à l'origine, et 13 m seulement suite au démâtage). Aquitaine-Innovation dispose ainsi à nouveau d'une voilure susceptible de lui permettre de rejoindre l'arrivée. Mais l'opération est risquée. En retard sur son plan de route, avec encore 11 000 milles d'océan à parcourir (environ 20 000 km) jusqu'aux Sables-d'Olonne, il doit désormais se rationner pour conserver suffisamment de vivres jusqu'au terme de l'aventure. D'autant qu'il doit encore doubler le Cap Horn – son passage est prévu le 5 février –, plus de trois semaines après Michel Desjoyeaux.

Cet épisode résume très bien la personnalité d'Yves Parlier. Celui-ci étonne, fascine ou agace, c'est selon. Ainsi, quand il a appris que l'Arcachonnais entreprenait de réparer, Dominique Wavre a ressenti des sentiments contradictoires: «Je trouve ça assez bizarre. Personnellement, je n'aurais jamais continué. C'est très difficile de naviguer avec un bateau mutilé. Mais cela ne m'étonne pas d'Yves.» Car le navigateur français n'en est pas à son coup d'essai. Enfant de la terre né à Versailles, il a toujours été attiré par l'océan. Très jeune, afin de naviguer à Arcachon où la famille Parlier passe régulièrement ses vacances, il se lance dans la construction d'un kayak et d'une planche à voile. Plus tard, à Arcachon toujours, il se fait la main sur le 470 de son oncle et participe à ses premières régates. En parallèle, ce fils d'astrophysicien suit des études de génie mécanique à Cachan, dans les environs de Paris. Son diplôme d'ingénieur en poche, il part pour Bordeaux où il prépare un mémoire sur la conception d'un mat en fibre de carbone. Du jamais vu. Ce profil atypique lui permet de trouver le financement nécessaire pour construire son premier prototype. Son objectif: participer à la Mini-Transat 1985. Depuis lors, sa fascination pour les technologies d'avant-garde ne l'a jamais lâché et il n'a cessé de faire évoluer ses bateaux.

Associé à une connaissance parfaite de la météo («Yves a été l'un des premiers à comprendre que la météo était un point névralgique de la navigation et il est devenu le plus pointu dans le domaine», dit de lui Thomas Coville, actuel 6e du Vendée Globe), cette suprématie technique lui a permis de se forger un palmarès impressionnant. A 40 ans, le skipper français a déjà remporté la Transat anglaise (1992), la Route du Café (1993), la Route du Rhum (1994), la Transat Jacques-Vabre (1997), la Route de l'Or (1998) et la Course de l'Europe (1999). Seul le Vendée Globe lui résiste encore. En 1992, il termine quatrième malgré dix jours perdus suite à un démâtage survenu quelques heures après le départ. En 1996, il abandonne, safran cassé (partie du gouvernail en contact avec l'eau). «Je prends le départ de cette 4e édition pour la gagner. Ensuite, quoi qu'il arrive, je jure que j'en resterai là. Ce Vendée sera ma dernière solitaire», indiquait-il avant le départ, en novembre dernier.

Aujourd'hui, son rêve de s'imposer aux Sables-d'Olonne s'est envolé. On peut donc se demander s'il ne sera pas tenté de repartir pour la 5e édition, dans quatre ans. Mais l'homme n'a plus les jambes de ses 20 ans. En 1998, il est victime d'un grave accident de parapente. Les médecins diagnostiquent une double fracture du bassin et du tibia, une luxation et une fracture de la hanche. «La tête du fémur a traversé le bassin, explique-t-il dans une interview accordée à L'Equipe Magazine. Il a fallu me tirer la jambe avant de pouvoir opérer mon pied.» Lors de l'intervention, le nerf sciatique est touché, ce qui limite la mobilité de son pied droit. Les séquelles ne disparaîtront pas. «J'ai du mal à savoir sur quoi je marche, dit-il. Ce qui peut s'avérer périlleux sur un bateau.»

La terre pourrait donc bien reprendre ce marin dans l'âme. Définitivement. «Avec ma femme, je viens d'acheter une maison. Il y a du boulot, et je crois qu'il va falloir que je m'y mette.»