«Petit, je n'aimais pas nager toujours la même nage. Je variais au jour le jour, en fonction de mon humeur. Ce n'était pas toujours facile à vivre pendant que mes copains, eux, s'identifiaient à un style particulier. Mais plus tard, comme j'étais performant dans chaque discipline, ça m'a aidé.» Les championnats de Suisse de natation, qui se sont achevés dimanche 6 août à Vevey, ont une fois de plus donné raison à Yves Platel. Le nageur du Vevey-Natation a terminé deuxième du 200 m 4 nages, dont il détient le record de Suisse. A deux centièmes près, il a manqué de se succéder à lui-même sur la plus haute marche du podium. Ce qu'il a fait sur le 400 m 4 nages, dont il détient également le record de Suisse depuis cette année.

Les chronos? Le grand blond répond sans chercher à se défiler qu'il n'était «pas prêt», et qu'il n'attendait pas grand-chose de ces championnats, «si ce n'est de gagner». Les Jeux olympiques commencent dans un mois et il est en pleine phase de travail foncier. Toute son attention est monopolisée par cette échéance pas comme les autres, la première de ce type pour celui qui, à 22 ans, fait partie de la nouvelle vague de la natation helvétique.

A Sydney, où il s'est qualifié pour le 400 m 4 nages, il nagera également le 200 m 4 nages, les 17 et 19 septembre. Depuis sa qualification en mars lors des championnats de Suisse d'hiver, il guette sur Internet ce qui se passe dans les autres pays pour connaître ses futurs adversaires. Certains connus, qu'il croise lors des compétitions internationales; d'autres totalement inconnus, qu'il soupçonne d'avoir sacrifié championnats d'Europe ou du monde pour décrocher leur sésame olympique. Parmi les premiers, l'Israélien Halika, l'Espagnol Viid, ou les Américains Delan et Wilkins. Lui, dont la meilleure performance demeure une 7e place mondiale (lire encadré), n'a qu'un objectif avoué: «Leur résister, faire tout pour garder le contact le plus longtemps possible. Sur 400 m, on a le temps de se faire distancer.» Une modestie qui cache mal les rêves d'exploit couleur podium qu'on peut lire dans ses yeux.

D'un ton d'où perce sa passion, l'étudiant en deuxième année de psychologie à l'Université de Genève raconte comment il aime déjà se «projeter» dans la course. «Je m'imagine à la lutte devant.» Mais l'échéance a aussi ses mauvais côtés. «C'est désagréable de trop y penser, car le corps le ressent. Il se crispe, le rythme cardiaque augmente.» Alors, il essaie de ne pas se laisser aliéner par les lignes d'eau australiennes. Et la veille de ses courses, fidèle à ses habitudes, il sait qu'il se livrera à une activité ayant le rapport le plus lointain avec la compétition: «Lecture ou balade, je verrai sur place.»

Paradoxalement, sa qualification de mars l'a plutôt aidé à surmonter ses appréhensions. Participer aux Jeux, c'est ce qu'il voulait plus que tout, mais il était impressionné par le gigantisme de l'événement. «Maintenant que je suis qualifié, mon regard s'est focalisé sur une course précise, ce qui me rend beaucoup plus serein.» Ce qui ne veut pas dire qu'il veuille en rester là. «Je ne suis pas comme certains qui se contentent de leur seule participation. Je veux bien faire les choses, ne pas avoir de regrets.»

Pour en arriver là, que de chemin parcouru. Un contact précoce «et positif» avec l'eau en compagnie de sa mère; les premières compétitions en 1986-1987 et, très vite, les premiers succès. A chaque fois en effectuant plusieurs dizaines de kilomètres, car il n'y avait pas de piscine à Palézieux, où sa famille et lui habitent encore. Le choc olympique – avant le déclic – est venu en 1995, quand les membres de son club leur ont parlé à eux, jeunes pousses prometteuses du Vevey-Natation, du projet Sydney 2000. «C'est la première fois que des gens m'ont fait prendre conscience de l'importance de se projeter dans l'avenir, de construire sur le long terme en s'organisant. Ma première réaction a été la peur: je me suis dit que ces adultes allaient un peu vite, que, d'ici à cinq ans, je ne nagerais peut-être plus. Et puis j'y ai pensé, au fur et à mesure que mes chronos s'amélioraient: 4'42'' sur 400 m quand la limite qualificative était de 4'26''? Je me disais: «Tiens! plus que 16 secondes.» Quand on a 16 ans, on a besoin d'un adulte qui nous fasse réfléchir. Ce sera bientôt notre rôle à nous vis-à-vis des jeunes nageurs du club», conclut-il.

Car Yves Platel part à Sydney avec une conscience aiguë de l'histoire de son club. Ses heures de gloire et les performances olympiques de ses aînés, à Mexico en 1968 ou à Los Angeles en 1984, il les connaît par cœur et revendique autant l'héritage que le droit de s'y inscrire. «Ça me fait garder la tête sur les épaules, commente-t-il. Ce qu'on fait, d'autres l'ont déjà réalisé avant nous.»

Son prochain objectif, Yves Platel le connaît déjà: les Mondiaux de Fukuoka au Japon en juillet 2001. Mais il avoue qu'après cette année olympique pendant laquelle il s'est donné sans compter pour son sport, il aura envie de penser à autre chose, et surtout de finir sa licence. «Si ça se passe mal à Sydney, j'aurai d'autant moins de scrupules. Mais si ça se passe bien…»