C’est un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Zoug, en ce temps-là, s’affichait tout en haut du classement de la Ligue nationale A. 1995: les hockeyeurs de Suisse centrale atteignent la finale des play-off pour la toute première fois et s’y inclinent contre Kloten. 1997: ils y reviennent et perdent contre Berne. Deux échecs c’est assez, trois c’est trop; ils décrochent leur premier titre de champion en 1998. Depuis? Le calme plat. Sans risques de relégation ni chances de nouveau sacre. Jusqu’à cette saison: comme il y a exactement vingt ans, Zoug retrouve le CP Berne en finale des play-off de LNA (acte I ce jeudi à 20h15 à la PostFinance Arena).

«Je ne veux pas parler du titre, a prévenu Harold Kreis. C’est encore un trop long chemin.» L’entraîneur canado-allemand sait que les bookmakers s’obstinent à donner son équipe perdante, qu’aucun journaliste ne l’attendait là (tous misaient en début de saison sur un duel entre Ours bernois et Lions zurichois) et que l’histoire récente ajoute sa voix à ce concert plombant: depuis 1999, quatre formations seulement se partagent (plus ou moins chrétiennement) tous les titres de champion. Davos, Lugano, Zurich, et Berne. Le champion en titre. Le vainqueur de la saison régulière.

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Mais Berne, c’est encore plus que ça: c’est le deuxième palmarès du hockey suisse, la plus grande patinoire du pays (17 032 places) et la plus importante envergure financière du championnat (55 millions de francs de chiffre d’affaires). Les Ours ont pour eux l’histoire, le public, l’argent. En face? Zoug a des idées. Mieux: une philosophie.

Pas un verni moral

L’énoncer sonne terriblement cliché: en gros, Zoug entend bâtir son succès sur de jeunes joueurs formés maison. Un leitmotiv louable, mais trop souvent traduit en projet creux. En Suisse centrale, les mesures concrètes s’enchaînent depuis quelques années pour lui donner corps. En 2014, le club ouvre une académie au concept de formation unique en Suisse pour développer ses talents. En 2016, l’équipe EVZ-Academy fait son apparition en Ligue nationale B pour leur offrir une étape supplémentaire entre les compétitions juniors et l’élite.

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La manœuvre – qui trouve un écho tessinois avec les Ticino Rockets de Lugano et Ambri-Piotta – n’est pas du goût de tous dans le hockey suisse. Certains clubs historiques de deuxième division craignent qu’un championnat à deux vitesses – avec des équipes qui ne pensent qu’à la formation quand d’autres jouent la gagne – perde en attractivité, comme mis sous tutelle de la LNA. De Zoug, on y voit surtout une opportunité fabuleuse de faire éclore les stars de demain.

Miser sur la formation n’est pas le choix d’un club sans-le-sou qui veut s’offrir un verni moral. Hans-Peter Strebel, l’actionnaire majoritaire et président du club, dispose d’une fortune estimée par le magazine Bilanz à 225 millions de francs, la 261e plus importante du pays en 2016. Il la tient de la vente, en 2006, de son entreprise Fumapharm au géant Biogen. Le pharmacien avait développé un médicament contre le psoriasis et découvert plus tard qu’il avait des effets positifs sur les personnes atteintes de sclérose en plaques.

Passeport vers l’avenir

Le patron pourrait bien sûr faire de son club de hockey – dont il est fan depuis sa plus tendre enfance – une machine de guerre à court terme. Mais il n’en a pas du tout l’intention. Il estime que son engagement personnel ne doit pas priver Zoug d’un ancrage économique local solide. «L’environnement du club doit être favorable, sa base doit être large. L’EVZ ne doit pas dépendre de ma seule personne. Financièrement, il doit pouvoir se tenir sur ses jambes. Sinon, il irait droit dans le mur», expliquait-il en 2015 à la Luzerner Zeitung. Et quand le journaliste lui rapporte le bon mot qui circule alors, selon lequel il ne serait pas prêt à mettre la main à la poche pour offrir un cinquième étranger à son équipe, Hans-Peter Streber confirme. «C’est vrai. Je préfère investir sur des projets plus durables.»

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C’est ainsi lui qui a investi les trois millions de francs nécessaires à l’ouverture de l’académie. Aux yeux du multimillionnaire – qui revendique une «vision à très long terme» et assure ne pas se mêler de la gestion quotidienne du club mais se concentrer sur les enjeux stratégiques – cette structure est un passeport vers l’avenir. Pour les jeunes qui la fréquentent, entre glace et bancs d’école pour une formation commerciale, mais aussi pour l’EV Zoug. «Comme tous les fans, je me languis d’un nouveau titre de champion, mais je n’ai aucun intérêt à forcer le cadenas du succès au pied de biche, assène-t-il. L’académie est la clé de la porte vers le sommet. Nous sommes sur la bonne voie car nous avons créé des conditions merveilleuses ici à Zoug.»

Au sein de l’équipe qui affrontera le CP Berne dès ce jeudi en finale du championnat, seuls deux joueurs sont de purs produits de la formation zougoise, en attendant que l’académie livre ses premiers talents. Rafael Diaz (31 ans), de retour au club de ses débuts après avoir mené une belle carrière outre-Atlantique, est le parrain de la structure et s’engage pour son développement. Plus jeune, Lino Martschini (24 ans) en serait presque à regretter de ne pas être né quelques années plus tard. «J’aurais aimé qu’une telle structure existe lorsque j’étais en formation, pour avoir toutes les cartes en main pour devenir un joueur de hockey professionnel.»