Il y a dix ans, son talent comique explosait avec 40 ans, toujours puceau de Judd Apatow. A présent, tout le monde le voit en lice pour l'Oscar grâce à son premier grand rôle dramatique dans Foxcatcher de Bennett Miller (Prix de la mise en scène à Cannes, sortie le 21 janvier). Carell y est méconnaissable en John Du Pont, milliardaire schizophrène, héritier du groupe chimique Du Pont de Nemours et sponsor d'une équipe de lutte olympique, qui défraya la chronique judiciaire en 1996. La seule manière pour un comique d'être enfin pris au sérieux?

En fait, on aurait pu se douter qu'il y avait plus qu'un clown derrière ce membre du Frat Pack, ce groupe informel de comiques qui, de Ben Stiller à Will Ferrell en passant par les frères Owen et Luke Wilson, a dominé la comédie hollywoodienne dans les années 2000. Souvent plus subtil que ses films, Carell est un maître de la nuance réactive plutôt que du style déjanté façon Jim Carrey. Et son image de parfaite normalité ne ment apparemment pas: malgré ses cachets, il mène une vie sans histoire avec femme et enfants entre Los Angeles et son Massachusetts natal.

Il faut dire que le succès est arrivé tard pour ce quatrième fils d'un ingénieur électricien et d'une infirmière en psychiatrie né le 16 août 1962 et qui pensa d'abord devenir avocat. Sa participation à un groupe d'improvisation théâtrale à l'université en décida autrement, l'amenant plutôt à rejoindre la fameuse troupe de Chicago Second City. Mais de sa première apparition à l'écran dans Curly Sue (John Hughes, 1991) au décollage de sa carrière en présentateur de télé gaffeur dans Bruce tout-puissant (2003, avec Jim Carrey) puis Anchorman: La légende de Ron Burgondy (avec Will Ferrell), le temps a pu lui paraître long.

Steve Carell a d'abord dû faire ses armes à la TV, finissant par se faire remarquer aux côtés de Stephen Colbert dans l'émission d'info satirique The Daily Show – d'où ses premiers rôles de cinéma. Puis il est de The Office (2005-2011), version américaine de l'hilarante série de Ricky Gervais sur la vie de bureau. Lorsqu'il imagine 40 ans, toujours puceau, c'est avec l'intention de mêler vulgarité débridée et vraie tendresse. Bingo! La formule fera le succès de l'écurie Apatow tandis que Carell, pour qui «un personnage ne doit jamais savoir qu'il est dans une comédie», suit sa route, alternant produits calibrés (Evan tout-puissant, Max la menace/Get Smart, Crazy Night, le remake du Dîner de cons, Crazy Stupid Love) et films plus personnels.

Tous n'auront pas le succès de Little Miss Sunshine (2006), où il brille en oncle suicidaire spécialiste de Proust. Mais ce sont ces derniers (Dan in Real Life avec Juliette Binoche, Seeking a Friend For the End of the World avec Keira Knightley, The Way Way Back avec Toni Collette), qui tracent sans doute le chemin jusqu'à Foxcatcher. Sans oublier son conseiller conjugal imperturbable qui écoute Meryl Streep et Tommy Lee Jones se déchirer dans le savoureux Tous les espoirs sont permis (Hope Springs, de David Frankel, 2012). Du psy au cas, il n'y avait plus qu'un pas.