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«La Suisse n’est pas condamnée à l’étalement urbain»

Début août, l’Office fédéral de la statistique annonçait que le cap des 8 millions d’habitants serait franchi cet été, relançant le débat sur la surpopulation. Sommes-nous trop nombreux pour un territoire aussi exigu? Les réponses de Michel Matthey, vice-directeur de l’Office fédéral du développement territorial ARE

«L’étalement urbain n’est pas une fatalité»

Urbanisme La surpopulation inquiète les Suisses

D’autres facteurs expliquent le mitage du territoire

Début août, l’Office fédéral de la statistique annonçait que le cap des 8 millions d’habitants serait franchi cet été, relançant ainsi le débat sur la surpopulation. Sommes-nous trop nombreux pour un territoire aussi exigu? Les réponses de Michel Matthey, vice-directeur de l’Office fédéral du développement territorial ARE.

Le Temps: la surpopulation, intox ou réalité?

Michel Matthey : Pour les aménagistes du territoire, cette nouvelle ne représente pas une surprise, car nous travaillons depuis très longtemps avec la perspective d’une Suisse peuplée de 8 à 10 millions d’habitants. L’aménagement du territoire vise à organiser le territoire de manière à ce qu’il puisse accueillir la population dont le pays a besoin. Ce n’est pas à nous de dire s’il y a trop ou pas assez de population, laissons cela aux politiciens.

Mais il y a effectivement un problème territorial en Suisse, du fait que les surfaces sont de plus en plus mises à contribution par l’urbanisation et les transports. La croissance de la population n’est qu’un des facteurs – et pas le plus important – qui expliquent l’augmentation des surfaces urbanisées. L’étalement urbain est avant tout dû aux exigences croissantes de la population et à la modification des manières de vivre. Par exemple, au début des années 70, chaque habitant disposait de 25 m2 de logement. Aujour­d’hui, nous en sommes à 50 m2 par habitant. L’évolution des loisirs et des transports a également créé un besoin accru de surfaces. 50% de la surface des villes sont aujourd’hui dévolus aux transports. Il y a eu une augmentation de 80 à 100% des déplacements et des distances parcourues en Suisse ces dernières années.

– Quels défis la croissance de la population pose-t-elle?

– Il faut trouver un équilibre entre le développement de l’économie, de la société et de l’environnement. Et remédier à la mauvaise occupation des sols, qui constitue un problème majeur. Maintenant, les gens travaillent en ville et habitent dans les villages. C’est un facteur qui aggrave les besoins en surfaces, car on a des villes pleines le jour mais vides la nuit et le dimanche, et des villages vides le jour et pleins la nuit. De plus, la nécessité de relier les villes et les villages implique l’accroissement des surfaces de transport et de stationnement.

– Quelles vont être les priorités de l’ARE ces prochaines années?

– La politique des agglomérations va rester une priorité. 75% de la population y habitent, et celles-ci offrent 80% de toutes les places de travail. Les agglomérations doivent conserver leur attractivité, il faut qu’elles deviennent des endroits où il fait bon habiter, et pas seulement travailler. La Confédération soutient le financement des infrastructures de transport dans les villes à condition que celles-ci coordonnent mieux l’urbanisation et les transports. Ces mesures permettent d’organiser au mieux la densification et de ralentir ainsi l’étalement urbain.

La révision de la loi sur l’aménagement du territoire votée en juin dernier par les Chambres fédérales permettrait quant à elle – en posant des limites plus claires quant au dimensionnement des zones à bâtir, en favorisant la mobilisation des terrains non construits et en facilitant la réduction des zones surdimensionnées – de mieux canaliser le développement des zones à bâtir et de les localiser prioritairement aux endroits bien desservis par les transports publics.

Enfin, il est essentiel de renforcer la collaboration entre la Confédération, les cantons et les communes. Les problèmes ne peuvent être résolus que si les trois niveaux de l’Etat travaillent ensemble. C’est l’ambition du Projet de territoire Suisse, élaboré en 2011. Il vise notamment à assurer une occupation plus rationnelle du territoire.

– Est-ce une ambition réaliste dans un système fédéraliste?

– Nous avons réussi à élaborer ce Projet de territoire Suisse ensemble avec les cantons, les villes et les communes. C’est la première fois dans l’histoire de la Confédération qu’un document politique est établi conjointement par les trois niveaux étatiques.

– A quoi ce document sert-il?

– Ce document est un début. Il essaie de fixer des objectifs qui soient communs aux trois niveaux en vue d’un développement territorial durable. Il fixe des principes d’application des objectifs qui sont détaillés. Il essaie aussi de proposer des mesures différenciées pour les différentes régions du pays.

– Ce projet ne vient-il pas un peu tard? Le mitage du territoire a commencé dans les années 70…

– Oui, c’est effectivement tard, mais je rappelle qu’il y a eu plusieurs tentatives de développer une vision du territoire suisse ces quarante dernières années. Le Projet de territoire Suisse constitue la quatr ième tentative de ce genre. Il y a une très grande résistance à entreprendre une action commune, car chaque autorité est jalouse de ses prérogatives. Mais nous vivons à une époque où la prise de conscience est plus large qu’il y a quarante ans, comme le montre le succès de l’initiative Weber.

– La Suisse n’est-elle pas condamnée à l’étalement urbain? Les tensions sur le marché du logement exercent une pression sur le territoire. Se loger en ville devient un luxe.

– Non, la Suisse n’est pas condamnée à l’étalement urbain. C’est vrai qu’il est plus facile et moins coûteux d’acheter une maison à la campagne que de vivre en ville. Mais l’aménagement du territoire est quelque chose de volontaire et demande une vision d’avenir. Les instruments dont nous disposons permettent à la fois de canaliser le développement de l’utilisation du sol et d’inciter à de nouveaux développements. L’aménagement du territoire demande des efforts constants de toutes les autorités concernées.

– La densification des zones urbaines constitue-t-elle vraiment une solution? On sait que c’est un processus coûteux et lent.

– La densification est une chose difficile, mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Il sera nécessaire de prendre des mesures pour la faciliter. Plusieurs projets prometteurs existent, comme ceux du quartier de Malley à Lausanne, de la Praille à Genève et de la gare à Neuchâtel.

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