La Suisse sans nucléaire, mode d’emploi

Energie La Suisse peut-elle se passer de l’énergie nucléaire?

Quel est le potentiel des énergies renouvelables?

Les faits, les chiffres pour mieux comprendre la question posée au pays

En comparaison internationale, la Suisse est plutôt une bonne élève. Mais elle s’est endormie. Celle qui fut première de classe au début des années 1990 peut faire mieux, beaucoup mieux, à condition d’investir massivement et de réduire sa consommation. Avant Fukushima, en 2008, la Suisse s’est fixé un objectif: porter à 24% la part des énergies renouvelables d’ici à 2020 (20% en 2010), soit augmenter d’un petit pour-cent par année la production d’énergie verte, ce qui équivaut concrètement à produire 67% de son électricité indigène (57% aujourd’hui) à partir de sources non fossiles (éolien, solaire, biomasse, géothermie). Trois ans plus tard, le bilan est mitigé. Les programmes d’impulsion de la Confédération ont certes porté leurs fruits mais au rythme actuel, la Suisse ne parviendra pas à se passer du nucléaire… sans importer beaucoup de gaz. Se réveillera-t-elle?

Qu’en pensent les experts patentés, ceux qui depuis trente ans décrivent les fameux scénarios énergétiques si précis mais souvent obscurs pour le commun des mortels? Par commodité, répartissons-les en trois catégories: les «optimistes», les «réalistes» et les «sceptiques». Les premiers pensent qu’il est possible de remplacer l’énergie nucléaire à l’horizon 2035 et de s’émanciper des énergies fossiles d’ici à la fin du siècle. En 2006, l’Académie suisse des sciences techniques (SATW) a brossé à grands traits un plan ambitieux qu’elle qualifie pourtant de réaliste. La Suisse, affirme-t-elle, serait en mesure de se distancer graduellement des énergies fossiles d’ici à la fin du siècle, de produire, dès 2050, 85% de son électricité à partir des renouvelables, pour autant qu’elle divise par trois ses besoins (société à 2000 Watts) et revienne à l’intensité énergétique des années 1960. L’Office fédéral de l’énergie (OFEN) évalue le potentiel ainsi: le solaire pourrait fournir 30% des besoins en électricité à partir de 2030 et 50% de chaleur renouvelable. Plus simplement, deux chiffres résument la situation helvétique: 20% d’énergie «verte», 80% d’énergie fossile. Il s’agit d’inverser ces proportions.

Si les experts s’accordent sur l’objectif, ils divergent fortement sur la période de transition. Selon les «optimistes», en 2050, la part des énergies renouvelables peut doubler et la consommation être réduite de moitié. Les sceptiques, en gros les compagnies électriques, crient à l’imposture. Elles jugent indispensable un recours au nucléaire, même si elles reconnaissent le potentiel très important des nouvelles énergies alternatives (géothermie, éolien, solaire, biomasse). A défaut de nucléaire, elles plaideront pour des centrales à gaz.

De fait, il n’existe aucun consensus sur les solutions, ni même de vision synthétique de l’avenir énergétique du pays. Les études sont partielles, partisanes trop souvent. La plate-forme Trialogue Energie Suisse (ETS), qui réunit des représentants de l’industrie et du commerce, des ONG, des ingénieurs des Ecoles polytechniques, a tenté d’y voir plus clair en publiant une étude de synthèse. Le tableau qui en ressort (voir ci-dessous) montre l’ampleur des divergences entre experts aux horizons 2035 et 2050. Globalement, pour ce qui est de l’électricité, les «optimistes» jugent réaliste de se passer du nucléaire (hors importations françaises) d’ici à 2035 (24 TWH) alors que les experts du Trialogue repoussent l’échéance à 2050; les «optimistes» envisagent de remplacer dans la foulée les électrons nucléaires français par des importations de courant éolien étranger. Ces scénarios postulent tous une forte diminution de la consommation d’énergie qui s’est élevée à 911 TWh en 2010; les potentiels d’économies identifiés varient entre 20 et 70% suivant les domaines.

D’ici à l’automne, le Conseil fédéral reprendra sa calculette et formulera de nouveaux objectifs, en particulier pour l’électricité. La bataille s’annonce rude et complexe. Selon les premières estimations, grossières, de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), le renoncement à la production d’électricité nucléaire à partir de 2037 (fermeture de toutes les centrales) représente un surcoût évalué entre 0,4 et 0,7% du produit intérieur brut, soit des dépenses supplémentaires comprises entre 2,2 à 3,8 milliards de francs par an (pour mémoire, en 2009, les consommateurs suisses ont dépensé 27,1 milliards de francs pour leurs besoins en énergie, dont 8,7 milliards pour l’électricité). En francs, la sortie du nucléaire devrait se traduire par une augmentation du prix du kWh de 20% selon l’OFEN, de 60% selon les dirigeants du plus grand groupe électrique suisse, Axpo. Pour les ménages, cela équivaut à une augmentation de leur facture électrique d’une centaine de francs par an. C’est tout à fait supportable, d’autant que le prix de l’électricité a stagné et même baissé ces vingt dernières années. La situation est plus délicate pour les grands consommateurs industriels.

Mais revenons aux deux chiffres qu’il faut atteindre: 20% d’énergie fossile et 80% d’énergie renouvelable. Nous sommes loin du compte. Pour atteindre le scénario de l’Académie suisse des sciences techniques, la Suisse devrait investir annuellement entre 500 et 750 millions de francs. Les aides directes atteignent à peine la moitié de ces montants. Rien que dans le solaire photovoltaïque, qui a le plus grand potentiel à long terme, il serait nécessaire d’investir 250 millions de francs suisses pour produire 20% d’électricité solaire d’ici à 2020. En 2010, les moyens disponibles générés par le rachat à prix coûtant du courant solaire se sont montés à 25 millions de francs…

Pour une fois, les experts sont unanimes: à long terme, la priorité doit être portée sur l’énergie solaire et la géothermie profonde qui permettront d’assurer une production indigène digne des grandes centrales classiques. Le potentiel de l’éolien existe mais il est limité dans un pays aussi exigu que la Suisse. Les problèmes techniques sont connus: les capacités de production solaire devront s’accompagner de solution pour le stockage. Et surtout, il faudra assainir un parc immobilier très gourmand en calories. Avec les fonds investis actuellement, l’effort prendrait plusieurs siècles! Autre certitude, avec une puissance installée de 6000 Watts par habitant, la Suisse ne fera qu’accroître sa dépendance aux énergies fossiles. En diminuant ses besoins par trois, une Suisse quasi autonome en matière d’énergie verte devient réaliste. 2000 Watts, c’est le niveau atteint en 1960 ou la puissance moyenne qui permet à une personne de laisser allumer 20 ampoules de 100 W par jour ou 100 lampes économiques de 20 W; de parcourir 87 km avec un véhicule de classe moyenne (6,4 l/100 km) ou 128 km avec un véhicule hybride; de chauffer une maison individuelle datant des années 1960 (mal isolée) pendant quatre heures environ ou une maison Minergie-P pendant une journée lorsque la température est de moins 8 degrés C. La maison Minergie-P (à énergie positive) existe; les ampoules économiques vont devenir la norme. L’avenir n’est peut-être pas si éloigné…