Humanitaire

La Suisse a participé à des rencontres secrètes entre l'Iran et la Syrie pendant trois ans

Sur une proposition des Iraniens, la Suisse a participé à six rencontres diplomatiques secrètes avec l’Iran et Damas depuis 2013, sans pouvoir toutefois parvenir à des accords clairs

L’idée en revient aux Iraniens. A l’époque, leur présence en Syrie, aux côtés du régime de Bachar el-Assad, n’était pas aussi largement établie qu’aujourd’hui. Mais entre deux conversations avec les diplomates suisses, lors d’une rencontre qui s’est déroulée à Berne, ils laissent échapper une idée qui montre bien qu’ils disposent d'«entrées» auprès des Syriens: si les Suisses le souhaitent, Téhéran est prêt en effet à organiser des rencontres suivies avec Damas. La Suisse s’empare de la perche tendue. Depuis avril 2013, six rencontres «tripartites» seront ainsi organisées, entourées d’un halo de secret. Une réunion «technique» est d’ailleurs en train de se tenir en ce moment même, à Damas.

A la même table: le «numéro deux» des Affaires étrangères syrien, Faisal Mekdad, son alter ego iranien, Hossein Amir-Abdollahian et, côté suisse, Manuel Bessler, délégué à l’aide humanitaire et chef du Corps suisse d’aide humanitaire. Les rencontres – qui ont été révélées publiquement il y a 2 semaines par le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Yves Rossier – peuvent avoir lieu à Damas, à Téhéran ou à Genève. Mais pour la Suisse, qui a fermé son ambassade en Syrie en février 2012, officiellement pour des «raisons de sécurité», la ligne rouge à ne pas dépasser est claire: il s’agit en effet de s’en tenir à des affaires purement humanitaires. En un mot, pas question de se laisser instrumentaliser et de donner l’impression de cautionner les pratiques des autorités de Damas.

Cette valse dansée à trois n’est pas de tout repos. Elle est en réalité d’autant plus périlleuse que le pouvoir iranien, lui aussi, est en quête de respectabilité internationale. L’accord sur le nucléaire iranien est encore loin d’être conclu. Et, à plus d’une reprise, les interlocuteurs iraniens tenteront de mettre sur la table leur propre agenda, ouvert par exemple à la page des sanctions internationales qui frappent Téhéran…

Mais c’est bien sûr face aux interlocuteurs syriens que le terrain est particulièrement miné. Les humanitaires suisses peinent à obtenir des visas pour se rendre en Syrie? «Ouvrez un bureau de liaison humanitaire ici, ou alors rouvrez votre ambassade, les choses seront plus simples», s’entendent suggérer les Suisses. De retour à Berne, les débats sont enflammés au sein même du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE). Mais il n’est pas question de franchir ce pas, qui équivaudrait à un rapprochement avec le régime (lire LT du 6 décembre 2014).

L’affaire s’est corsée surtout il y a deux ans, lorsque la diplomatie suisse a pris la tête d’une initiative à l’ONU afin que les criminels syriens soient amenés devant les tribunaux internationaux. La démarche, c’est peu dire, jette un froid sur les discussions humanitaires. Les Syriens ont beau jeu de s’offusquer devant le «double discours» que leur tient, selon eux, la Suisse. Mais les suspicions sont plus générales. Il faut expliquer la singularité de la position suisse à d’autres capitales occidentales. Certaines ONG craignent, elles aussi, que cette «accointance» de Berne avec Damas finisse par émousser ses velléités de recourir à la justice internationale.

Les résultats de cet exercice d’équilibrisme? A Berne, on reconnaît qu’on aurait préféré déboucher sur la mise en place de «procédures plus claires». Manière diplomatique de suggérer les labyrinthes que recèle l’administration syrienne, surtout lorsque cela touche à l’acheminement de l’aide humanitaire.

Sur le terrain, c’est principalement le Comité international de la Croix-Rouge qui se débat depuis des années pour tenter de toucher le maximum de personnes dans le besoin. L’aide de Berne a-t-elle été utile au CICR? «Nous avons des échanges réguliers avec le DFAE sur la situation humanitaire en Syrie. En revanche, le CICR soulève et discute ses préoccupations directement avec le gouvernement syrien et avec les autres parties au conflit ou acteurs influents», note l’organisation.

Avec la perspective d’un cessez-le-feu, les portes s’entrouvrent néanmoins en Syrie. Les convois humanitaires continuent de mettre des dizaines d’heures à parvenir aux populations meurtries et assiégées, mais ils se commencent enfin à arriver. «Nous voyons aujourd’hui un soutien diplomatique sans précédent (de la part des grands acteurs internationaux), et cela fait toute la différence», expliquait jeudi Jan Egeland, le responsable en charge du dossier à l’ONU.

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