Dmitri Medvedev sera reçu lundi et mardi à Berne, puis en Suisse centrale, en visite d’Etat. Jamais encore, ni du temps des tsars, ni durant la période communiste, un chef de l’Etat russe ou soviétique n’avait mis le pied en terre helvétique, si l’on ne tient pas compte des réunions au sommet organisées à Genève pendant la Guerre froide.

Flatteuse pour le Conseil fédéral dans la mesure où cela signifie que, pour Moscou, la Suisse vaut le déplacement, cette visite traduit un net réchauffement des relations entre les deux pays, un temps altérées par une succession d’accidents et de péripéties judiciaires. C’est également une forme de reconnaissance de l’inflexion de la politique étrangère décidée en 2005 lorsque l’accent a été mis à Berne sur un renforcement des relations avec les grands pays émergents, Russie, Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud.

La mise en œuvre de cette politique a commencé avec la Russie, au travers de l’établissement de relations régulières entre Ministères des affaires étrangères. Sur le modèle du dialogue politique que l’UE entretient avec plusieurs partenaires. Micheline Calmy-Rey a signé un Memorandum of Understanding en 2007 à Moscou avec le ministre des Affaires étrangères Andrei Lavrov. C’est à cette occasion qu’une invitation avait été lancée par la Suisse, qui avait été ensuite confirmée par Pascal Couchepin, lorsqu’il a rencontré Dmitri Medvedev à Evian en 2008. Un rapprochement a eu lieu parallèlement dans le domaine économique et juridique, marqué notamment par la visite de Doris Leuthard en 2008.

Et les droits de l’homme?

Dmitri Medvedev et Hans-Rudolf Merz vont signer lundi un accord sur la facilitation en matière d’obtention de visas, en même temps qu’un accord sur la réadmission. La Suisse le propose depuis trois ou quatre ans. Les Russes ont voulu régler d’abord la question avec l’espace Schengen, avant que la Suisse en fasse partie.

C’est donc une sorte de rattrapage, qui va considérablement simplifier la vie des porteurs de passeports diplomatiques, hommes d’affaires, étudiants, sportifs, entre autres, et qui mettra les Suisses sur un pied d’égalité avec les ressortissants de l’UE. Une visite d’Etat n’était certes pas nécessaire pour signer cet accord, mais la coïncidence apporte un plus à cette rencontre avec le président russe.

Un autre accord sera également signé sur la prévention et l’organisation des secours en cas de catastrophes naturelles ou humaines. Les Suisses avaient déjà collaboré avec le Ministère russe pour les situations d’urgence, lors de l’aide apportée à la Serbie, conjointement avec la Grèce, au moment du blocus de l’OTAN.

Une polémique, relayée encore vendredi par plusieurs organisations non gouvernementales, a d’ores et déjà éclaté à propos de l’opportunité d’aborder au cours de cette visite la question des droits de l’homme dans le Caucase. La Suisse a bien compris que, depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, la Russie ne supportait pas les critiques publiques, et cette question ne devrait en principe pas être abordée ailleurs que dans le cadre des échanges réguliers instaurés entre Moscou et Berne.

Pour la Suisse, qui représente les intérêts russes en Géorgie et inversement, l’existence de contacts réguliers avec une grande puissance mondiale est un atout diplomatique que le Conseil fédéral ne souhaite pas mettre en danger.

En quittant la Suisse, le président Medvedev se rend à New York pour l’Assemblée générale de l’ONU, avant de prendre part au sommet du G20 à Pittsburgh. Dans une interview publiée vendredi dans ces colonnes, le président de la Confédération, Hans-Rudolf Merz, souligne l’importance des discussions menées dans ce contexte avec son homologue russe.

Retour à la normale

Dans une perspective plus large et plus lointaine, le regain d’intérêt pour une rénovation de l’architecture européenne de sécurité dans le cadre de l’OSCE, une enceinte internationale où la Suisse a été particulièrement active durant la Guerre froide, renforce encore l’intérêt de ces relations. Indépendante et neutre, la Suisse n’est pas mal placée dans une organisation qui pourrait arbitrer les relations entre l’OTAN et la Russie.

On est aujourd’hui bien loin des affaires économico-judiciaires qui avaient assombri les relations entre les deux pays au tournant du millénaire, tout comme la catastrophe aérienne d’Überlingen en 2002. La visite du président russe semble enfin attester que la fâcherie née d’une prompte reconnaissance par la Suisse de l’indépendance du Kosovo est maintenant de l’histoire ancienne.