Le squat de Prélaz n'est plus. Les derniers occupants des anciens dépôts des Transports publics lausannois ont été évacués jeudi matin. A la confrontation, les autorités de la ville et les services de l'ordre ont préféré la pression psychologue. La «guerre des nerfs» a commencé par un bouclage complet du quartier et le déploiement, sur le site, de 120 agents en tenue anti-émeutes. Derrière ces hommes des polices communale et cantonale, des engins de chantier, de nombreux véhicules de pompiers et de police. Tout a été entrepris pour impressionner les jeunes, pour les pousser à sortir, sans violence, du bâtiment dans lequel ils s'étaient retranchés, depuis que la justice avait fixé leur expulsion au 24 juillet.

En voulant éviter tout affrontement, la municipalité ne cherchait pas seulement à protéger les forces de l'ordre, mais aussi à défendre la ligne politique qu'elle applique depuis plusieurs années envers les jeunes investissant illégalement des immeubles vides. Alors que le droit voudrait que les autorités garantissent la protection de la propriété privée et le maintien de l'ordre public, la Ville a parfois choisi d'interpréter ces deux lois avec une certaine souplesse, surtout quand il est question de squatters et de bâtiments abandonnés pour des raisons spéculatives. En n'assurant pas toujours le premier principe, elle parvient ainsi à préserver le second, en évitant que toute expulsion déborde avec fracas sur la voie publique, comme cela a déjà été le cas à Lausanne et dans plusieurs villes importantes de Suisse.

Cette volonté de privilégier la négociation profite aux occupants illégaux d'un immeuble à l'avenue de Tivoli. Là, la municipalité tente de convaincre le propriétaire, la Banque Cantonale Vaudoise, de revenir sur sa volonté de faire évacuer les jeunes, «d'autant qu'il n'y a aucun projet», explique Bernard Métraux. Le municipal en charge de la Police se refuse aussi à engager les forces de l'ordre pour expulser les squatters de la place de la Cathédrale, tant que les procédures juridiques ne sont pas arrivées à terme.

Les milieux alternatifs n'ont pas toujours eu autant d'écoute de la part de la Ville. Il a fallu la naissance de Lôzane Bouge, dans les années 80, pour que les autorités entendent les revendications des jeunes. Des jeunes qui ne réclamaient pas seulement un centre autonome, mais aussi des logements à la mesure de leurs moyens. Pour obtenir ce qu'ils voulaient, la solution était toute trouvée avec le coup de force, le squat. Un moyen que les animateurs du mouvement ont voulu légaliser. Si les premières démarches ont débouché sur des échecs, la rencontre avec le socialiste Jean-Jacques Schilt a cependant changé le cours des choses. Ainsi, en septembre 1988, était créée l'Association pour le logement des jeunes en formation (ALJF). Rapidement, la Ville et des propriétaires ont confié, sous la forme du contrat de confiance, deux immeubles à la toute jeune association. L'impulsion donnée par Jean-Jacques Schilt sera reprise avec plus de force par la majorité rose-rouge-verte arrivée au pouvoir l'année suivante. «C'est vrai que la majorité de gauche a été très active, raconte le popiste Bernard Métraux. Il faut savoir que nos relations avec les jeunes ont été facilitées par le fait que le marché immobilier a toujours été moins tendu à Lausanne que dans d'autres villes comme Berne, Zurich ou encore Genève.»

La peur du squat a aussi participé au développement du contrat de confiance. Depuis quelques années, de grandes sociétés, comme certaines banques et assurances, n'hésitent plus à confier gratuitement certains de leurs immeubles à l'ALJF, qui compte aujourd'hui près de 180 locataires. Cette association, qui fonctionne sur un budget annuel de près de 200 000 francs et en partie avec du personnel professionnalisé, entamera peut-être un nouveau virage. Le débat est ouvert sur la volonté de continuer à profiter du surplus immobilier ou la nécessité d'acquérir des bâtiments.