Suisse

1309-2002: les Halles du Molard, qui ont donné forme, fortune et puissance à Genève

Jelmoli ouvre aujourd'hui son centre commercial dans le bâtiment emblématique des rues Basses. La vénérable bâtisse est indissociable du destin de la Cité de Calvin

Il est des vocations si anciennes que l'on n'ose même plus penser y échapper… C'est le cas de la place du Molard, à Genève: en y inaugurant aujourd'hui son nouveau centre commercial et administratif dans des Halles remises à neuf (Le Temps d'hier), Jelmoli célèbre une tradition marchande vieille de plus de 2100 ans, à peine interrompue par quelques intermèdes barbares. Au IIe siècle avant notre ère, les Allobroges, déjà, faisaient commerce en Ville Basse, comme l'ont montré des fouilles effectuées rue de la Rôtisserie.

Plus sérieusement, lorsqu'en février 2001 la holding zurichoise faisait l'acquisition des bâtiments qu'elle ouvre aujourd'hui au public, elle mettait la main sur le symbole de la montée en puissance de Genève au fil des siècles.

Poumon économique, matrice urbanistique, arène politique: la place du Molard, pour Genève, c'est un peu tout ça à la fois. La construction, en 1309, des anciennes Halles (le corps du bâtiment actuel date de 1690) coïncide avec la promotion internationale des Foires de Genève, qui supplantent à cette époque leurs concurrentes de Champagne. Les marchands et financiers d'Italie, de France, d'Allemagne, des Flandres, venaient alors quatre fois l'an conclure leurs transactions au bout du Léman, scellant le rôle économique désormais central de Genève sur le marché européen.

En parallèle, l'apparition des Halles du Molard témoigne aussi des premiers mouvements d'émancipation politique de la Commune de Genève face au pouvoir épiscopal: appuyée par le comte de Savoie Amédée V, c'est en effet elle qui arracha à l'évêque Aymon de Quart le compromis qui permettra la construction du site. Les Foires de Genève disparurent avec la Renaissance, mais le poids économique des Halles n'en diminua pas pour autant. Au contraire, l'expansion du trafic international au XVIIe siècle et l'amélioration des installations portuaires du Molard, de Longemalle et de la Fusterie augmentèrent son revenu, asseyant la nouvelle Halle construite par l'ingénieur Pierre Raby comme centre douanier et commercial de premier ordre… alors que la place du Molard, elle, se mue à la suite des conflits confessionnels de la Réforme en lieu d'exécutions publiques.

Malgré la funeste fonction de la place qui les borde, les Halles du Molard joueront à plein leur rôle d'aimant urbain, assurant à la Ville Basse un statut de pôle au sein de la Cité de Calvin: dès la fin du XVe siècle, des maisons conquièrent l'espace du lac, élargissant peu à peu le domaine construit. En parallèle, le réaménagement des rues bordant la place et le percement de nouvelles artères (comme la rue Neuve-du-Molard en 1769) permettent d'encaisser l'afflux de nouveaux habitants, tels les réfugiés protestants chassés de France après la Révocation de l'Edit de Nantes en 1685.

Le XIXe siècle verra l'affectation des Halles se modifier peu à peu: ses étages supérieurs sont transformés en appartements. En 1848, la Caisse hypothécaire du canton de Genève rachète le bâtiment; elle s'y installera en 1901. Cent ans plus tard, la Banque Cantonale de Genève, propriétaire, revendra le site à Jelmoli. Au fil des siècles, «le plus important bâtiment civil de Genève», ainsi que le qualifient les historiens de l'art Armand Brulhart et Erica Deuber-Ziegler, aura porté à bout de bras une bonne partie du destin de la cité du bout du Léman. Aujourd'hui, après deux ans et demi de travaux, sa mission, patrimoniale et commerciale, est certes d'une ampleur plus modeste. Mais pas moins chère au coeur des Genevois.

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