Suisse

150 ans d'histoire: comment l'EPFL est devenue le génie polytechnique d'une région

L'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne fête son anniversaire en invitant la population à des portes ouvertes. Retour sur une histoire mouvementée.

Ils étaient 11. Les premiers élèves de l'Ecole spéciale de Lausanne prirent place sur leurs bancs le 7 novembre 1853. Premier acte d'une histoire mouvementée que l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) célèbre jusqu'à dimanche en conviant le public à des portes ouvertes de grande envergure.

L'Ecole a été créée par des entrepreneurs, sur le modèle de l'Ecole Centrale de Paris. Cette matrice de l'actuelle EPFL précède la création solennelle de l'EPF de Zurich, qui prépare sa propre fête pour 2005. En 1864, le succès de l'établissement fait dire à ses fondateurs qu'au-delà de 30 élèves, un dividende pourrait être versé aux actionnaires… Cinq ans plus tard, la filière d'ingénieurs est rattachée à l'Académie de Lausanne, qui deviendra l'Université. En 1903, les responsables mettent en exergue le fait que le chef-lieu vaudois possède la seule filière technique supérieure romande, qui est à l'origine de la «première station centrale d'éclairage électrique d'Europe» et de l'apparition de tramways, d'usines électriques hydrauliques… Dans la foulée, ils lancent l'idée qu'elle soit reprise par la Confédération, comme «EPF de la Suisse française».

La section d'architecture est alors distincte des ingénieurs. Leur réunion, en 1946, donne naissance à l'Ecole polytechnique de l'Université de Lausanne, l'EPUL, dont l'acronyme restera longtemps dans les mémoires. Les principaux locaux se trouvent à l'avenue de Cour, mais les espaces manquent. En 1963, Maurice Cosandey reprend la direction de l'institution, ce qui aura une conséquence importante. Selon ses propres souvenirs, ne sachant pas trop que dire lors de son audition par le Conseil d'Etat, il rappelle l'ancien projet: faire de l'EPUL une école fédérale. Il est désigné. L'histoire de la fédéralisation est encore longue. Outre Maurice Cosandey, le conseiller d'Etat vaudois Jean-Pierre Pradervand et le conseiller fédéral Hans-Peter Tschudi – le «père» de l'AVS – ont joué un rôle central. L'Ecole, qui compte alors 1200 étudiants, devient l'EPFL en janvier 1969.

Au même moment, Marcel Jufer est engagé comme professeur. Aujourd'hui vice-président à la recherche, le concepteur de Swissmetro se souvient: «Les débats étaient animés non seulement par la fédéralisation, mais aussi par la montée des contestations estudiantines. Les représentants des étudiants voulaient profiter du changement de statut pour demander davantage de participation.»

L'autre coup d'accélérateur majeur est évidemment le déménagement au bord du lac. L'idée avait été lancée en 1965, dans un rapport sur l'avenir de l'Université dont les termes rappellent à quel point l'histoire se répète: «On sait que l'université étouffe dans ses locaux actuels.» Les premières salles sont ouvertes en 1978. L'Ecole compte plus de 1900 étudiants dont les cheveux longs sont tolérés mais qui doivent les nouer par peur d'un accident avec les arbres des machines. Pour Marcel Jufer, l'EPFL a largement profité de sa réinstallation totale sur un autre site car les nouvelles bâtisses permettaient d'intégrer des technologies – pour les laboratoires, l'électricité, les télécommunications… – toujours à la pointe au moment de leur construction. La présidence est assumée ensuite par Bernard Vittoz et Jean-Claude Badoux, avant l'arrivée, en pleine agitation, de Patrick Aebischer au printemps 2000.

D'année en année, les étudiants ont évolué, estime Marcel Jufer: ceux qui sont à la peine semblent l'être encore plus, tandis que les plus brillants se révèlent encore meilleurs. Les premiers parce qu'ils sont les fruits de «la génération zapping», état d'esprit moins propice à ce genre d'études: les seconds, parce que l'accès aux ressources n'a jamais été aussi aisé. Une constante demeure toutefois, le relatif apolitisme des étudiants ingénieurs. Face aux universitaires et à leur goût pour les joutes politiques, les jeunes du «Poly» affichent fièrement leur caractère à la fois laborieux et fêtard – ce n'est pas un hasard si le plus grand festival de Suisse sur un campus est Balélec, qui mobilise l'Ecole depuis vingt-trois ans et qui attirera sans doute ses 15 000 fidèles cette année encore, le 23 mai.

L'EPFL est ainsi passée de 11 à 6000 étudiants, a connu trois statuts et cinq noms différents, a modifié avec application son organigramme un nombre incalculable de fois. Elle a évolué d'un institut privé à une école d'ingénieurs avant d'aboutir à une «université polytechnique», comme aime à dire l'équipe dirigeante actuelle. Dans la douleur ou l'euphorie, elle s'est sans cesse adaptée aux volontés politiques, aux modes techniques, aux exigences de l'industrie ou aux ambitions personnelles. A cette aune, les réformes actuelles – entre autres: montée en puissance des sciences de la vie et création de facultés –, si spectaculaires paraissent-elles, ne sont que le prolongement d'une histoire où les périodes statiques furent peu nombreuses. Peut-être manque-t-il, aujourd'hui, ce supplément d'âme qui donnerait un «esprit EPFL», encore peu perceptible sinon par la forte dimension internationale de l'Ecole.

Histoire de l'Ecole polytechnique de Lausanne, 1953-1978, PPUR, 608 p.

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