La composition, qui oscille entre art naïf et fresque historique, a quelque chose d'irritant: qui peut être cet homme en chemisette blanche à manches courtes appuyé sur un boulier au bord d'un précipice – à ses pieds quelques poireaux –, une main ouverte dans un geste d'impuissance? Un instituteur à la retraite, un aumônier de prison ou un jardinier endimanché? Non, c'est le ministre zurichois des Finances, l'UDC Christian Huber, qui a choisi de se faire immortaliser ainsi sur une toile lourde de symboles. Réalisée par le Zurichois Balz Baechi, la tirelire en forme de cochon qui brûle en bas à droite est une référence aux girafes de Dali, et les écluses qui retiennent le bateau font allusion à la difficulté de contenir l'argent public.

Cette œuvre va rejoindre la galerie des Anciens, une série de portraits à l'huile qui immortalisent les magistrats zurichois. Car à Zurich, la tradition se perpétue depuis 1930: les présidents du gouvernement et les conseillers fédéraux du canton posent pour la postérité. Les tableaux, tous de la même imposante dimension, sont accrochés en rangs serrés dans la plus grande salle de réunion de l'administration cantonale. Jusqu'il y a peu, les conférences de presse y avaient lieu sous le regard le plus souvent sévère de ces grands serviteurs de l'Etat. Les plus chanceux avaient au moins la chance d'apparaître l'espace de quelques secondes à la télévision. Mais depuis qu'un nouveau centre a été inauguré pour les médias, le grand public est privé de tout regard, même furtif, sur ces pères du canton.

L'intérêt premier de cette galerie ne réside pas dans la qualité artistique des portraits, il faut le dire. Mais bien plutôt dans la lecture de la représentation du pouvoir faite par leurs détenteurs. Car les présidents choisissent eux-mêmes leur peintre. Les premiers à poser sont encore pétris de la grandeur de leur fonction. Habits foncés, regard énergique, visage figé, sur le pupitre un lourd ouvrage de droit, Karl Hafner, directeur radical de la police, en est l'archétype. Le portrait du socialiste Josef Henggeler représente une première rupture. Son complet clair n'est pas la moindre des incongruités. Mal assis sur le bord du fauteuil, il s'appuie sur un coin de table, comme si l'inconfort de sa position traduisait celle des socialistes au gouvernement. Ses lèvres serrées et son regard perdu dans le vide soulignent encore ce malaise.

Les 43 œuvres, avec le temps, ont débordé sur trois murs. Il a fallu attendre Hedi Lang pour voir apparaître une tache claire dans cette sombre farandole, avec la première femme à forcer la porte de ce club masculin. La socialiste est de plus une des rares à avoir eu la main heureuse pour choisir son artiste, la peintre Rosina Kuhn. Lauréate de la Fondation Edouard & Maurice Sandoz, elle a aussi immortalisé quelques années plus tard Rita Fuhrer. Verena Diener aurait peut-être été bien inspirée de garder la même adresse: rien de sa détermination ne transparaît dans la représentation en tons pastel de la ministre de la Santé.

Le radical Eric Honegger, qui fait face à son conseiller fédéral de père, a tenté de se libérer de ce lourd héritage en misant sur des tons délibérément soutenus, orange et bleu nuit. Quant à Ernst Buschor, qui a marqué de sa griffe le paysage scolaire suisse, il était particulièrement fier d'être peint avec son ordinateur portable. Ces tentatives plus ou moins réussies d'innover traduisent bien la difficulté de l'entreprise. Konrad Bitterli, conservateur au Musée des beaux-arts de Saint-Gall, n'est pas tendre: «En 1930 déjà, le portrait était un art dépassé. Aujourd'hui d'autant plus. Le portrait est le plus souvent un travail d'abstraction sur la base d'une image photographique. Mais si le résultat doit être naturaliste…»

La ville de Zurich, qui connaissait également une telle institution, a pu régler la question de manière élégante: la série s'est interrompue naturellement lorsque Thomas Wagner et Joseph Estermann ont décrété qu'ils renonçaient à perpétuer la tradition. Le canton de Zurich a encore une petite chance. Le fonds Schelldorfer, du nom du riche commerçant qui avait légué 150 000 francs à l'Etat à cet effet, s'épuise. Le Parlement a accepté récemment de mettre à contribution sans limite les derniers 100 000 francs encore à disposition. A 14 000 francs forfaitaires le tableau, cela devrait encore tout juste suffire pour immortaliser Christoph Blocher!