Grève des femmes

20 000 manifestantes dans les rues de Genève: le chiffre qui fait tousser

Depuis vendredi soir, l’incompréhension le dispute à la colère chez les militantes de la grève des femmes à Genève: même le chiffre revu à la hausse de 20 000 participantes serait très en dessous de la réalité

«Je suis historienne. Je n’aimerais pas que, dans les archives, il ne reste que ce chiffre de 12 000 manifestantes. On ne se battra pas pour une différence de quelques milliers, mais entre 12 000 et 30 000, c’est presque une insulte.» Françoise Nyffeler, membre genevoise du collectif d’organisation de la grève des femmes, était dans la rue vendredi soir. Depuis, elle a vu des photos aériennes, des vidéos qui montraient les rangées de manifestants qui passaient. Et elle en est absolument certaine: la foule était bien plus importante que le chiffre de 12 000 manifestants articulé par la police peu après 17h, heure officielle du départ du cortège depuis Plainpalais.

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«Et vous savez que les premières estimations données sont les plus diffusées. Pourtant, l’espace était beaucoup plus occupé à Plainpalais que pour les fan-zones pendant la Coupe du monde», où ont été décomptées plus de 14 000 personnes. «Et on arrive à plus de 30 000 avec les photos aériennes, avec une mesure d’une personne par mètre carré – ce qui est une estimation très basse!»

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«Notre mission n’est pas de compter»

«Il y a cette habitude de demander à la police ses estimations, mais notre mission n’est pas de compter», explique le porte-parole de la police cantonale, Sylvain Guillaume-Gentil. Il le reconnaît volontiers, les forces de l’ordre ne sont pas équipées pour faire du comptage et, surtout, ce n’est pas leur rôle. La méthode est artisanale: on se poste à un endroit, on compte le nombre de personnes dans une rangée, le nombre de rangées en une minute, et ensuite on multiplie par le temps mis par le cortège à passer. Le tout est pondéré en sachant que les têtes de défilé sont souvent plus compactes, et les fins plus étiolées.

«Vers 18h, on nous a dit que comme le parcours comprenait une boucle, le calcul était difficile à effectuer. Mais il n’y a aucune volonté de minimiser l’affluence.» La police ne s’accroche pas du tout à ce chiffre de 12 000, et ne trouve rien à redire au chiffre de 15 600 annoncé par les syndicats en fin de manifestation. Pour la police, compter sert surtout à adapter les dispositifs pour la suite. «On nous avait annoncé 2500 participantes.» Signe que tout le monde a vraiment été pris au dépourvu…

Ce sont les syndicats et les médias qui ont contribué à faire remonter l’estimation du nombre de manifestantes. L’USS, par exemple, a compilé les chiffres récoltés par ses unions locales et cantonales via un groupe WhatsApp avant de publier un nouveau communiqué samedi: le chiffre genevois était passé à 20 000. Une estimation «prudente», dit-on au siège. 20 000, c’est aussi ce qu’estimait la Tribune de Genève dès le vendredi soir. «Nous comptons nous-mêmes. La police estime toujours au rabais et on n’est jamais d’accord, explique de son côté Marc Simeth, le président du Cartel intersyndical de la fonction publique. C’était un sacré défilé, bien plus large que celui de notre plus grande manifestation, en 2014, quand nous étions 10 000-11 000. Je dirais qu’il y avait facilement 18 000 personnes. Mais il ne faut pas s’arrêter aux chiffres.»

«Les chiffres sont politiques»

«C’est toute l’histoire de notre invisibilité», proteste la militante Françoise Nyffeler, qui n’est pas d’accord: les chiffres sont politiques. Sur les réseaux, dans les cafés, on s’est agité dès vendredi soir, et le lendemain le conseiller municipal socialiste Sylvain Thévoz interpellait, sur son blog: «Ne serait-il pas intéressant que le Conseil d’Etat envisage de confier le comptage des manifestant.e.s à l’avenir à une entité neutre, objective et outillée pour le faire afin de pouvoir disposer de chiffres fiables?» Le sujet est récurrent en France, mais un système difficile à trouver. Les drones ne sont pas autorisés à survoler des foules, rappelle la police. Les services de géolocalisation de Swisscom peuvent mesurer la fréquentation des rues comme à Montreux ou Pully, mais cela s’organise en amont, et il faut veiller à anonymiser les données, précise l’opérateur.

D’autres pistes numériques existent aussi; ainsi, Google Maps ou Waze utilisent le nombre de téléphones mobiles connectés dans une zone pour dire s’il y a des embouteillages, note le consultant spécialiste du numérique Stéphane Koch. «Ce serait un danger pour les libertés d’avoir des méthodes trop précises», commente le député MCG François Baertschi. «Ce n’est pas le chiffre qui importe, mais l’expression de l’opinion publique.»

Si les chiffres font débat, tout le monde s’accorde à reconnaître que l’affluence a atteint des records à Genève. Mais personne pour penser qu’elle a dépassé celle de Lausanne et ses 40 000 manifestantes annoncées. Dont certaines en sont sûres: elles étaient 60 000. A Zurich, la fréquentation a été rectifiée, bondissant de 70 000 à 160 000.  

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