20 ans

En 20 ans, les nouveaux quartiers ont transformé la Suisse

Jadis hameau de la campagne fribourgeoise, Cormanon abrite aujourd'hui 3000 nouveaux habitants. Un modèle de l’urbanisation postmoderne qui va absorber la future croissance démographique du pays

Le Temps fête ses 20 ans ces mois. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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Quelques fermes, des maisons de maître appartenant à la bourgeoisie locale, des champs de colza à perte de vue: jusque dans les années 80-90, le hameau de Cormanon, enclavé dans la commune fribourgeoise de Villars-sur-Glâne, comptait quelques centaines d’âmes à peine. «Cette route-là ressemblait encore à un chemin de cailloux, désigne Marius Rudaz d’un geste de la main. Les bêtes le traversaient pour aller paître dans le pré. La colline, là-haut, les anciens la dévalaient à skis.» Souvenirs émus d’un temps révolu.

A 57 ans, l’homme est désormais le dernier agriculteur du village. Ou plutôt de la ville. Car, en vingt ans, Cormanon s’est métamorphosé. Un nouveau quartier est apparu: 400 000 m², une quarantaine d’immeubles et 1000 appartements où vivent désormais 3000 personnes, un centre commercial, des bureaux et centres médicaux, un théâtre et bientôt un pôle de médias. Au total, 500 millions de francs d’investissements.

A l’est, le long de la route qui serpente vers la Sarine, les bâtiments résidentiels se succèdent en enfilade, entrecoupés de places de jeu et de parcelles de gazon. Quatre à huit étages tout au plus, un style moderne et sobre, avec ou sans balcon, jardinet, baies vitrées. En cette matinée de février, les habitants se font rares. Tout au nord, une large surface agricole appartenant à la commune a été épargnée. Marius Rudaz y cultive encore du colza, du maïs et quelques pommes de terre sur 20 hectares. La moitié moins qu’à son arrivée dans le quartier, en 1993.

Hausse démographique de 31%

Entre 1998 et aujourd’hui, la population de Villars-sur-Glâne est passée de 9000 à 12 500 habitants, soit une hausse de 39%. Un bond qui illustre la poussée démographique de Fribourg, mais aussi de celle de tout le plateau romand. Dans une Suisse où la population croît de 1,1% environ chaque année depuis dix ans, l’avancée du bâti sur les champs est spectaculaire. Qui sont les nouveaux habitants et que viennent-ils chercher à Fribourg, ce canton de pendulaires tiraillé entre Berne et Lausanne?

Devant le centre commercial, une jeune femme se hâte pour échapper au froid. «La tranquillité de la campagne avec tout le confort de la ville»: à Cormanon, Aleksandra Kot Moix a trouvé le «coin parfait». Avant de s’installer dans la commune, en 2015, cette mère de famille de 37 ans vivait au centre de Lausanne. La naissance de sa fille Kaila, aujourd’hui âgée de 4 ans, a tout changé. «Avec mon mari, on a voulu s’éloigner de la ville, retrouver un peu de nature, sourit la jeune femme d’origine polonaise. Mais aux alentours de Lausanne, nos recherches se sont vite révélées compliquées.»

Le canton de Fribourg, avec sa fiscalité attractive et ses terrains abordables, s’avère plus alléchant. «On ne connaissait pas vraiment les lieux, confie Aleksandra. Mais on s’est dit: pourquoi ne pas tenter cet entre-deux?» Louer ou acheter? Le couple hésite alors. «On a préféré louer au début pour être sûr que l'endroit nous plaise.» Vérification faite, ils s'apprêtent à acquérir un appartement neuf à l’intérieur du domaine du Platy, encore en construction, qui compte 70 appartements et 3 villas.

«Jeunes couples avec enfants»

Economiste d’entreprise de formation, Aleksandra a décroché un poste à mi-temps au Contrôle des habitants de la commune.  Son mari, ingénieur EPFL, travaille à domicile pour des entreprises situées à Zurich et Lucerne. «On ne possède pas de voiture par choix, précise-t-elle. Heureusement, on peut tout faire à pied ou en transports publics. Sans être dans le tumulte de la ville, il y a sans cesse de nouvelles arrivées, de jeunes couples avec enfants comme nous, ça bouge beaucoup.» Les Kot Moix, eux, ne bougeront plus et la petite Kaila a déjà sa place pour la rentrée à l’école primaire de Cormanon.

Passé de 250 à 440 écoliers en une trentaine d’années, l’établissement est victime du succès du quartier. «Au départ, la mayonnaise a eu du mal à prendre, se souvient Yvan Python, responsable de l’école depuis trente-sept ans. On attendait un flot d’arrivées, mais on n’a finalement eu qu’une dizaine de nouveaux élèves. Le gros boom a eu lieu il y a cinq ans environ. Aujourd’hui, près d’un tiers des élèves viennent du nouveau quartier de Cormanon-Est.» En attendant 2019 et l’arrivée d’une quatrième école sur la commune, l’établissement a installé des pavillons supplémentaires.

Voir une vingtaine de grues ouvrir le sol où du beau blé a poussé, ça fait mal au cœur

Marius Rudaz, agriculteur

Qu'est-ce que ce quartier dit de l'époque? Pour Pierre Dessemontet, géographe enseignant à l’EPFL, Cormanon est «emblématique d’un modèle d’urbanisation postmoderne». Un quartier enclavé dans une commune suburbaine bien desservie où la densification prend la forme de petits blocs d’appartement, avec un mixte de locations et de PPE destinées principalement à la classe moyenne supérieure.

Nouveau modèle d’urbanisation

L’émergence de ce nouveau type de quartiers n’est pas due au hasard. «En 1998, la Suisse sort de trente ans de stagnation avec, tout au plus, une croissance très faible de 0,5%, détaille le chercheur. Elle compte alors 7 millions d’habitants. Il y en a 1,3 million de plus aujourd’hui. L’envolée de la croissance, essentiellement due à l’immigration du début des années 2000, a engendré un nouveau mode d’urbanisation. Il a fallu trouver une alternative aux grands ensembles d’immeubles des trente glorieuses et aux quartiers de villas typiques des années 80.»

Enfant du pays et promoteur à succès, Damien Piller a bâti Cormanon-Est sur son fief familial. «On est parti de zéro. Investir ici? Personne n’y croyait, se souvient-il. Il ne faut pas oublier que Fribourg a longtemps été un canton mal aimé. Nous sommes parvenus à renverser la tendance.»

Bilan? «Le quartier est rempli, les appartements ont pris de la valeur, certains sont même sur liste d’attente», précise celui qui est également actionnaire des médias La Télé, Radio Fribourg et Sept Info qui intégreront un pôle commun à la fin de l’année. Il reconnaît toutefois que le centre commercial, globalement peu fréquenté, est «trop grand» pour être un centre de proximité et «trop petit» pour être un centre de loisirs.

Le début du chantier, Marius Rudaz s’en souvient. Ses yeux bleu acier s’immobilisent. «Voir une vingtaine de grues ouvrir le sol où du beau blé a poussé, ça fait mal au cœur», lâche le paysan, installé dans sa cuisine avec son épouse, Cornelia. Natif de Villars-sur-Glâne, il a certes connu le développement des Dailles puis du quartier de Villars-Vert, mais à Cormanon, ce fut différent. «Le premier immeuble a été achevé en 2003, précise Marius. C’était l’été de la canicule, un étudiant s’est plaint de ne pas pouvoir dormir la fenêtre ouverte à cause des cloches des vaches.»

Lourd à absorber

Depuis, l’agriculteur a dû s’adapter à cette nouvelle cohabitation. «Les jeunes sont curieux, les aînés donnent des conseils, j’ai parfois l’impression d’être une attraction. Du côté des cultures, la qualité du sol a baissé et les champs sont régulièrement piétinés.» Au final, malgré plus de 50 heures de travail par semaine, ses revenus diminuent.

La syndique de Villars-sur-Glâne, Erika Schnyder, nuance elle aussi le tableau. «Esthétiquement, on a limité les dégâts, mais 3000 nouveaux habitants pour une commune comme la nôtre, c’est lourd à absorber», explique la socialiste. D’autant qu’à l’entendre, la population annoncée, essentiellement de jeunes couples aisés avec enfants et des retraités désireux de se rapprocher de la ville, n’est pas tout à fait au rendez-vous. «Nous avons énormément de personnes à l’aide sociale ou qui peinent à boucler leurs fins de mois.» Sans compter les «dommages collatéraux»: problème d’évacuation des déchets, des eaux et trafic routier en hausse.

Constituée de multiples pôles, la commune ne dispose pas d’un véritable centre. «Cormanon-Est nourrissait cette vocation, mais la sauce n’a pas pris, juge Erika Schnyder. Les Villarois pur sucre considèrent le quartier comme une hérésie.» En parcourant les allées, quelque chose semble effectivement manquer. Un bistrot, une galerie, un mur décoré, un de ces petits éléments qui donnent une âme à un quartier. Cormanon parviendra-t-il à briser son image de quartier «transplanté» pour trouver sa propre identité?

La fin de la croissance

Les nouveaux habitants ont leur avis. «Donner vie à un quartier prend du temps», estime Gerard Tinguely, 70 ans. Après avoir pris sa retraite en 2001, cet ancien journaliste a acheté un appartement neuf avec son épouse pour se rapprocher de la nature sans trop s'éloigner de la ville. «De nos jours, la tendance est à l'individualisme. Il n'y a certes pas la même ambiance que durant nos jeunes années à Villars-Vert, mais si on veut des relations, il faut les créer.»

«Le quartier est bien situé, très calme, idéalement aménagé pour les familles avec des enfants en bas âge, estime quant à lui Andrei Villarroel, professeur à la Haute Ecole de gestion de Fribourg et arrivé de Lisbonne avec son épouse fribourgeoise et ses trois enfants, fin 2016. En revanche, il manque parfois un peu de dynamique, de vie. Les restaurants et le centre commercial sont peu fréquentés, il n’y a pas vraiment de lieux où se réunir.»

Il reste un million de maisons individuelles en Suisse, où vit près d’un quart des ménages du pays

Pierre Dessemontet, géographe

Alors que Cormanon doit s’enraciner, les folles années de croissance semblent révolues. «Il n’y a plus un centimètre de terrain constructible hors zone agricole, affirme Bruno Marmier, conseiller communal écologiste, qui tient à l’urbanisme ville-parc. La parcelle cultivable, propriété de la commune, est protégée pour quinze ans au moins.»

Selon l’OFS, le canton devrait toutefois doubler sa population d’ici à 2050 pour atteindre 450 000 habitants, soit quelque 150 000 nouveaux arrivants. A l’instar des autres communes de l’agglomération fribourgeoise, Villars-sur-Glâne devra participer. «A terme, les zones villas seront appelées à se densifier.»

Période plus restrictive

Le changement de génération, avec ses nouveaux modes de vie et ses aspirations, sonnera sans doute le glas du pavillon avec jardinet. Mais pas tout de suite. «Il reste tout de même un million de maisons individuelles en Suisse, où vit près d’un quart des ménages du pays, estime Pierre Dessemontet. Certes, on construit moins de logements privatifs, mais la densification avance par intensité variable. Il faudra attendre cinquante à cent ans pour voir ses véritables effets. Quant au bétonnage excessif, il est désormais très encadré par la loi sur l’aménagement du territoire. On rentre dans une période plus restrictive. On ne construit pas ex nihilo, on remplit une dent creuse. A ce titre, Cormanon préfigure les quartiers des vingt prochaines années. La moitié de la croissance démographique sera absorbée par ce type d’opérations.»

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