Devant la gare CFF de Genève, une nouvelle esplanade surgit du chantier ouvert il y a un an. Une place de Cornavin au nouveau mais unique et maigre visage. Car du projet «Janus», du nom du concept qui avait été présenté aux Genevois en décembre 2000, il ne reste rien. Ou presque. Deux chiffres illustrent ce redimensionnement: de 25 millions de francs prévus pour la réalisation du projet lauréat du concours d'architecture lancé par la Ville, l'enveloppe consacrée à l'aménagement de la place a passé à quelque 6 millions de francs. Une somme qui n'a cessé d'être revue à la baisse par des autorités politiques communales depuis que le vainqueur du concours, le bureau Ducrest-Stanton-Williams, a présenté son contrat chiffré à l'exécutif en août 2001.

Conseiller administratif en charge du Département municipal de l'aménagement, des constructions et de la voirie, Christian Ferrazino explique pourquoi les plans ont été revus: «Le couvert de verre sur une très grande partie de la place prévu par Janus a suscité des réactions parfois hostiles de certains membres du Conseil municipal. Ces élus doutaient notamment de l'utilité d'un toit situé à 14 mètres de hauteur pour protéger les passants et les usagers des transports publics de la pluie et du vent. Cette structure, très lourde, obligeait en outre à investir des millions de francs pour renforcer le toit du parking qui se trouve juste sous le terrain. De plus, le risque de blocages et de retards menaçait de compromettre l'inauguration impérative de l'extension du tram 13, le 13 décembre. Nous avons par conséquent été amenés à changer de cap, et à présenter des solutions plus modestes», relève le magistrat. Pourtant, même rabaissée à 13 millions, la solution alternative à Janus apparaissait encore comme trop onéreuse et n'avait surtout que très peu de chances de satisfaire aux exigences du Conseil municipal.

C'est dans cette situation d'urgence, rendue plus pesante par le vent politique contraire et l'immense complexité du chantier, que les concepteurs de Janus ont abandonné la partie à la fin de mai 2002. Trop lourd pour le parking souterrain, trop contesté au niveau politique, trop cher, trop contraignant techniquement. La Ville a dû alors mandater en catastrophe le bureau ass-architectes – déjà sollicité par le canton pour les travaux du tram en tant que membre du pool de partenaires AZ – pour prendre le relais et assurer le respect des délais. Le temps manquait pour organiser un nouveau concours d'architecture, assurant ainsi quelque discrétion au bouleversement qui était en train de s'opérer à l'heure d'entamer le chantier d'aménagement de la place. Quant aux moyens pour le réaliser, ils se limiteraient à un crédit de 4,9 millions de francs finalement voté en février 2003, auxquels s'ajouterait environ un million pour des travaux annexes.

Urgence il y avait bel et bien. Le Département cantonal de l'aménagement, de l'équipement et du logement (DAEL) n'avait-il pas exhorté les autorités communales à avancer les travaux de la place en parallèle à ceux qu'il pilote lui-même pour l'ensemble de la nouvelle ligne de tram entre Cornavin et la place des Nations via la rue de Lausanne? Aujourd'hui, tant à l'Etat qu'à la Ville de Genève, les responsables en charge du projet – respectivement de ligne de tram et d'aménagement de la place –, reconnaissent que les délais restent très serrés. Ils estiment néanmoins que la planification cantonale sera respectée: elle prévoit la mise en service de l'extension de la ligne le 15 décembre, date du changement d'horaires des Transports publics genevois (TPG).

Si les rails seront posés d'ici là, la place de Cornavin ne se présentera sous son nouveau visage qu'au printemps 2004, précise Sully-Paul Vuille. Le collaborateur de ass-architectes, à l'instar de toutes les personnes impliquées dans le projet de Cornavin, relève l'extraordinaire complexité du chantier et les innombrables contraintes techniques qu'il impose.

Les dizaines de milliers d'usagers du périmètre de Cornavin ne connaîtront donc pas le concept qui, sous son immense toiture de 1800 m2 parée de cellules photovoltaïques, avait pour ambition de révolutionner les abords de la gare jusqu'à l'église Notre-Dame en rétablissant un équilibre entre le devant, et le quartier de Montbrillant à l'arrière. Seules apparaîtront quelques traces ou principe du lauréat Janus: la volonté de rendre la place aux piétons et aux transports publics, la construction de nouveaux accès aux commerces et parking situés en souterrain, la présence de petits couverts aux abris de tram.