«Ne dites pas: Vous avez meilleur temps! Mais, vous avez avantage.» Durant les quarante ans de sa carrière d'enseignant, Pierre Henry a «torturé» ses élèves pour leur inculquer le bon français, «la norme de Paris, celle de la grammaire et des dictionnaires», explique celui qui fut «le puriste». Depuis vingt et un ans qu'il coule une retraite active à Porrentruy où il a pratiquement toujours vécu, Pierre Henry, 83 ans, s'est passionné pour le langage jurassien. La toponymie des rues, les expressions populaires, les patronymes.

En 1986, il rend un magnifique hommage à sa ville: il raconte les rues de l'ancienne cité épiscopale. Il les désigne de leur appellation ancienne et récente. Avec, à chaque fois, une courte page d'histoire. Son travail lui vaut la bourgeoisie d'honneur de Porrentruy.

Pierre Henry tient en parallèle une chronique hebdomadaire dans feu Le Pays, puis dans Le Quotidien jurassien. Chaque samedi, il y décortique un mot ou une expression jurassienne. «Depuis longtemps, je relevais toutes les expressions que je ne croyais pas appartenir au bon français, raconte-t-il. J'ai un vaste fichier, qui sera déposé aux archives cantonales après ma mort.» Deux gros ouvrages recensent le meilleur du parler jurassien. Tel le mouère, soit le museau, et par extension le visage de l'homme. La locution unmouèrede sri signifie une figure chafouine. Littéralement, un museau de musaraigne. «Mouère vient de l'ancien français mor, qui dérive du mot latin populaire murru, le museau», explique le pédagogue Henry dans sa chronique du 29 septembre 1989.

Il participe à la rédaction du Dictionnaire suisse romand. Et même à celle du Petit Larousse. «J'y ai proposé le mot daube. En français, c'est un terme culinaire. Dans le Jura, une daube est une femme simplette», professe Pierre Henry.

L'origine des noms

En 1998, l'instituteur, qui a suivi au début de sa retraite des cours de linguistique à l'Université de Neuchâtel, se voit proposer une œuvre d'envergure: terminer le «Livre d'or des familles du Jura», dont le premier volume avait été publié en 1968 par l'archiviste delémontain André Rais. Le tome I, déjà épais, contient des notices sur les noms de familles commençant par A et B, jusqu'à Br. «Ma première réaction fut: c'est exclu. Je me sentais incapable d'écrire l'histoire des familles jurassiennes, d'en faire la généalogie.» Pierre Henry est d'autant plus réticent qu'on lui indique que les fiches d'André Rais seraient au nombre d'un million et remplissent une chambre complète.

«Ce qui m'a titillé, c'est l'étymologie des noms de famille», se ravise Pierre Henry. Il se lance alors dans un travail unique en Suisse: en sept ans, il recense, puis décrit les 2800 noms de famille jurassiens de 1170 - «le premier recensé fut Spechbach» - jusqu'en 1978. Date symbolique, puisqu'elle marque la déchirure du Jura: dès 1979, les trois districts du Nord ont composé le canton du Jura, et les trois districts du Sud sont restés bernois.

Pierre Henry fait un travail sérieux, de chercheur. Il consulte les trois épais volumes du répertoire des noms de familles suisses et relève ceux qui sont rattachés au Jura. «Un boulot de dingue, qui a débouché sur les 2800 noms, que j'ai vérifiés cinq fois», précise ce perfectionniste. A 77 ans, lui qui a toujours tout écrit à la main, apprend à utiliser l'ordinateur. Son fils Jacques lui établit les banques de données.

«Eviter les pièges»

Sa liste de patronymes sous le bras, Pierre Henry va consulter les registres des paroisses et des communes. Il fouille dans le fonds André Rais et répertorie les multiples orthographes de chaque nom, «autant de pistes pour établir leur étymologie». Un travail de bénédictin, «où il faut éviter les pièges».

Exemple, le nom Oeuvray. «Au premier abord, en me référant au patois, ôvraie signifie travailleur. Ce patronyme proviendrait d'un sobriquet attribué à un ouvrier. La difficulté, c'est l'attraction paronymique.» La trop évidente parenté entre les mots. «L'origine de ce patronyme se trouve dans le nom d'une personne d'origine germanique, Eberhard, dont la forme Euvrard et sa variante orthographique Oeuvrard sont attestées en Franche-Comté voisine. Lorsqu'il y a plusieurs variantes, je retiens la plus vraisemblable. Parfois, je reconnais que l'étymologie proposée est douteuse, voire inconnue.» 2800 fois ou presque, Pierre Henry disserte sur les noms «enregistrés jusqu'en 1978 dans les bourgeoisies et les registres d'indigénat communal», précise-t-il à ceux qui lui reprochent d'avoir «oublié» le leur. «L'étymologie est une science humaine, et donc pas exacte», nuance encore Pierre Henry, qui appelle, en fin d'ouvrage, à lui signaler les erreurs éventuelles et les oublis.

Et le professeur de multiplier les exemples. «Prenez Rossé. L'attraction paronymique nous conduit à battre. Or, il signifie roux. C'est encore le dérivé d'un sobriquet, attribué à une personne à la chevelure rousse. Rossel ou Roussel ont la même origine.»

Un best-seller

Les 1200 exemplaires du premier tirage de l'ouvrage de Pierre Henry se sont arrachés comme des petits pains. Une réédition de 600 a été produite. Un soupçon de fierté pointe dans ses yeux. «J'ai apporté mon tribut à ma patrie jurassienne, je suis satisfait, dit-il. Je laisse ma petite trace, conçue avec patience et passion.»

Une longue pause dans son exposé. Pierre Henry va chercher un volume dans sa bibliothèque parfaitement ordonnée. «Il faudrait s'attaquer aux lieux-dits, maintenant, lance-t-il. Pas pour moi. C'en serait trop pour un seul homme!»

«Les noms de famille jurassiens», 720 pages, éditions D+ P et de la Société jurassienne d'émulation.

L'agenda perpétuel du lac de Neuchâtel, Fribourg hors bitume, les noms de famille du Jura et leur sens, les origines des pays romands. «Le Temps» a choisi de revenir, à travers un portrait de leurs auteurs, sur quelques ouvrages régionaux de parution récente. Dernier volet de la série: Jean-Pierre Felber, à la recherche des origines des pays romands.