feuilleton thIEl le rouge 18/30

Le camarade américain

«Ça marchera.» Quand Noel Field rentre de Marseille à Genève, il est convaincu que le groupe de six cadres communistes hongrois qu’il vient de quitter parviendra à bon port: à Budapest, par Naples et Belgrade. Il leur a apporté un peu d’argent, prélevé sur le compte de l’Unitarian Service Committee qu’il dirige. Partis début janvier 1945 de Genève, les Hongrois poireautaient depuis des semaines à Marseille. Il avait fallu passer des coups de fil pour faire sauter les verrous alliés. Et d’abord à Allen Dulles, patron à Berne de l’Office of Strategic Services, qui n’était pas encore la CIA.

Dulles… Etonnantes retrouvailles! Noel était adolescent quand il l’avait connu. Jeune diplomate, Allen Dulles venait de Berne voir son père, Herbert Haviland Field, qui dirigeait à Zurich le Concilium Bibliographicum, vaste entreprise encyclopédique en zoologie. Douze ans plus tard, sorti de Harvard, Noel avait retrouvé Dulles, comme collègue au Département d’Etat. Mais ils ne faisaient pas partie du même groupe d’amis.

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Field est d’une famille quaker, et comme tous les quakers, il a une soif concrète de paix et d’égalité. Dans les soirées d’intellectuels auxquelles il participe à Washington, on parle beaucoup de socialisme, de l’Union soviétique, de ces bolcheviques qui ont su arrêter une guerre en promettant le pain. Au cours d’une de ces réunions, Noel Field fait en 1934 la connaissance de Hede Gumperz. Cette jeune femme, née à Vienne mais Américaine par son dernier mariage, vient de s’installer à New York. La sympathie si évidente du jeune diplomate à petite moustache pour le communisme l’intéresse. C’est ce qu’elle cherche. Hede a été formée à Berlin, puis envoyée aux Etats-Unis par Ignace Reiss, une des têtes du renseignement soviétique en Europe. Elle signale sa rencontre, cette possible précieuse recrue, qui semble tout prêt à accepter une offre. Le message arrive à Moscou.

Noel Field a pris du galon. En 1930, il a participé à Londres à la conférence navale qui aboutit à un traité limitant la taille des marines de guerre. A Washington, on parle même de lui pour prendre au Département d’Etat la direction des affaires allemandes. Hede Gumperz et ses supérieurs en ont l’eau à la bouche. Mais la bureaucratie de Foggy Bottom pèse à Field. Il préfère un poste à l’étranger, et choisit d’aller à Genève, dans la mission américaine auprès de la Société des Nations. Avec sa jeune femme allemande, Herta, qu’il connaît depuis l’adolescence zurichoise, il s’installe à Vandoeuvres, dans la villa La Chotte. C’est le printemps de 1936.

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Genève est rouge quand les Field y arrivent. Léon Nicole, socialiste mais grand admirateur de l’Union soviétique de Staline, est encore pour quelques mois l’homme le plus puissant du canton. L’influence de ce fils de paysan vaudois rayonne dans toute la Suisse romande. A Neuchâtel, les antifascistes qui se réunissent dans la maison de Reynold Thiel, à Hauterive, sont nicolistes quand ils ne sont pas inscrits au Parti communiste.

Les Field ne sont pas à Genève depuis longtemps quand s’annonce Hede Gumperz, qui est devenue Hede Massing après un nouveau mariage. Elle amène à Vandoeuvres un ami dont elle dit au diplomate qu’il lui suffit de savoir qu’on l’appelle Der Dicke. L’homme est en effet assez enveloppé. Une conversation politique s’engage, qui dure tant que Noël Field retient son hôte pour la nuit. Il ne le reverra pas. Der Dicke, connu aussi ailleurs comme Ludwig, c’est Ignace Reiss.

Quelques mois passent. En janvier 1937, Hede Massing réapparaît avec un autre homme. «C’est ton contact», lui dit-elle. Ils ont des références communes: le visiteur a connu Jean Clark, Américaine elle aussi; Jean est la femme d’Hermann, le frère de Noël. Surtout, ils parlent de l’Espagne. A la SDN, Noel Field est déjà très impliqué, comme diplomate, dans les débats autour de la guerre civile. Et comme homme, il est bouleversé par cette autre agression du fascisme contre un gouvernement démocratiquement élu. Or le visiteur qu’il a en face de lui est le principal responsable, côté soviétique, de l’approvisionnement en armes de la République espagnole. Il fait, au niveau continental, ce que Maurice Tréand et Jean Jérôme font en France. Il s’appelle Walter Krivitsky. C’est un officier du renseignement militaire soviétique en Europe.

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En été de la même année, Krivitsky est de nouveau à Genève, et appelle Noel Field. Il demande au diplomate s’il peut se rendre immédiatement à Paris, pour une rencontre très importante. Field s’arrange avec la mission américaine et prend le train, le soir même, avec son contact. Le rendez-vous a lieu dans un café. Celui qui l’attend est un Russe. Noël ne le connaîtra jamais que comme «l’homme décoré de l’Ordre de Lénine». Il confirme à l’Américain ce que Krivitsky lui a déjà dit: Ignace Reiss, alias Ludwig, alias Der Dicke a trahi; des dizaines de camarades sont en danger. Le Russe demande à Field si Herta, sa femme, sait ce qu’il fait et si on peut lui faire confiance.

A la fin, le décoré lui dit de rentrer à Genève. Ignace Reiss se cache en Suisse. Il viendra peut-être chez les Field à Vandoeuvres. Il faudra alors l’accueillir, et prévenir aussitôt Max. Max? C’est le nouveau contact. «Vous ne verrez plus Krivitsky», dit le Russe. Noël Field rentre à Genève. Avec Max.

Passion,secret, guerre, terreur, trahison. Une histoire communiste suisse

Prochain épisode: Un assassinat à Lausanne

Résumé des épisodes précédents

Après l’Espagne, la guerre, la résistance, le Neuchâtelois s’est installé à Genève et organise pour le parti les passages clandestins à la frontière.

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